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Exocular - Le Vampire

Auteur :
Sylvain Maltais

Date de publication :
Jeudi, le 22 janvier 2026

Les vampires ont toujours porté sur leurs épaules une réputation cousue de peur, de superstitions et de crocs fantasmés, comme si l'humanité avait eu besoin de leur prêter une noirceur absolue pour mieux dissimuler la sienne. On les dit monstres, on les dit fléaux, on les dit malédictions nocturnes, alors qu'ils ne sont ni bons ni mauvais, mais seulement incompris, coincés dans l'interstice fragile entre la nécessité de survivre et le poids écrasant de l'éternité. Ils marchent dans l'ombre non par goût du mal, mais parce que la lumière leur a été refusée depuis trop longtemps pour qu'ils osent encore la réclamer.

Et parmi eux existait Exocular, vampire ancien comme la poussière des civilisations disparues, créature aux trois campagnes gravées dans la mémoire du monde comme des cicatrices invisibles. Exocular avait plus de deux mille cinq cents ans, et son âge n'était pas seulement une mesure du temps, mais une accumulation de douleurs, de pertes et de silences. Il avait vu les empires s'élever comme des prières arrogantes, puis s'effondrer comme des corps fatigués, et il avait appris que l'histoire humaine n'était qu'un long poème écrit avec de l'encre de sang. Sa puissance n'était pas seulement celle des muscles ou de la vitesse, mais celle d'une conscience qui avait survécu à tout, même à l'espoir. Il chassait les humains, oui, mais jamais pour le plaisir cruel que les légendes lui prêtaient : il se nourrissait parce que son existence l'exigeait, et chaque vie prise laissait en lui une trace de mélancolie qu'aucun siècle ne parvenait à effacer.

Ses trois campagnes avaient façonné sa légende secrète. La première l'avait vu marcher parmi les royaumes antiques, lorsque les dieux étaient encore invoqués dans la poussière et que le ciel semblait écouter les prières. La seconde l'avait plongé dans l'âge des révolutions, quand l'homme avait commencé à croire que la raison remplacerait la sagesse. La troisième, la plus sombre, la plus désespérée, était celle du monde moderne, un monde armé de technologies capables d'anticiper les mouvements d'un dieu, mais incapable d'anticiper sa propre chute. Cette troisième campagne commença par une vérité amère : la guerre nucléaire approchait comme une marée noire, lente mais inexorable, prête à engloutir la planète entière dans un feu sans mémoire.

Trois présidents, à la tête des plus grandes puissances mondiales - Equirema, Inech et Eissur - s'étaient réunis lors d'un sommet présenté comme l'ultime tentative de paix, mais dont Exocular percevait déjà le mensonge vibrer dans l'air.

Car Exocular entendait les battements de coeur des hommes, et ceux des dirigeants battaient non pas au rythme de la paix, mais à celui de la domination. Il comprit alors que sauver le monde exigerait un acte si extrême qu'il le condamnerait à jamais aux yeux de l'humanité. Le lieu du sommet était une forteresse de verre et d'acier, protégée par deux cents gardes triés parmi les meilleurs, armés de fusils intelligents, de lames laser capables de trancher l'ombre elle-même, et d'intelligences artificielles calculant mille futurs possibles à chaque seconde. Des drones silencieux patrouillaient comme des insectes métalliques, et les murs vibraient de capteurs capables de détecter une respiration à des kilomètres. Mais Exocular n'était pas un simple corps : il était une absence, une négation des lois communes, un murmure ancien glissant entre les interstices de la réalité.

Il entra sans entrer, passa sans être vu, et la technologie la plus avancée du monde ne perçut qu'un léger frisson dans ses algorithmes. Lorsque la première alarme retentit, il était déjà trop tard pour la peur. Exocular se mouvait comme un poème écrit trop vite pour être compris, et chaque pas était une syllabe mortelle. Les gardes tombèrent un à un, leurs armes devenant inutiles face à une créature qui existait avant l'idée même de guerre moderne. Les lasers traversaient l'air qu'il n'occupait déjà plus, les balles sifflaient dans le vide, et l'intelligence artificielle, pourtant capable de prédire des trajectoires humaines, se brisa face à l'imprévisibilité d'un être immortel. Le sang coulait, mais Exocular n'y trouvait aucune ivresse. Chaque vie prise était une prière silencieuse pour que le monde comprenne enfin le prix de sa folie. Il avançait vers la salle du sommet comme on avance vers un autel, portant sur ses épaules la responsabilité d'un massacre qu'il n'avait jamais désiré. Lorsqu'il atteignit les trois présidents, leurs visages étaient figés non par la terreur, mais par l'incrédulité de voir un mythe devenir réalité.

Il les élimina sans discours, sans haine, sans triomphe. Trois vies pour tenter d'en sauver des milliards. Trois battements de coeur interrompus pour offrir au monde une chance de respirer encore. Puis il disparut, laissant derrière lui un silence si lourd qu'il semblait capable d'écraser le temps lui-même.

Les jours suivants, Exocular observa le monde depuis les hauteurs obscures de sa solitude. Il attendait le ralentissement des armements, l'apaisement des discours, le soupir de soulagement d'une humanité sauvée par un monstre. Mais au lieu de cela, il apprit la vérité, une vérité plus cruelle que toutes les guerres qu'il avait connues. Les trois présidents n'étaient que des coquilles, des corps clonés, des marionnettes interchangeables, déjà remplacées avant même que leur sang ne refroidisse. La guerre nucléaire fut déclenchée sans hésitation, comme si la mort de millions n'était qu'une ligne de code validée par une machine. Les missiles s'élevèrent dans le ciel comme des comètes inversées, portant non pas la promesse d'un avenir, mais l'abolition de tout futur possible.

Exocular sentit alors quelque chose se fissurer en lui, quelque chose qu'aucun siècle n'avait encore réussi à briser. Il comprit que toute sa puissance, toute son immortalité, toute sa poésie nocturne n'avaient servi à rien. Et pour la première fois en deux mille cinq cents ans, Exocular pleura.



Dernière mise à jour : Lundi, le 7 juillet 2025