Il était une fois... Schefferville
Auteur :
Sylvain Maltais
Catégorie :
Nouvelle de fiction
Sylvain Maltais
Catégorie :
Nouvelle de fiction
Date de publication :
Lundi, le 13 décembre 2022
Lundi, le 13 décembre 2022
Je vais être honnête dès la première ligne, parce que c'est ainsi que commencent toutes les grandes réussites : je n'avais absolument aucune intention de devenir fermier. Entrepreneur, oui. Visionnaire, peut-être. Opportuniste, certainement. Mais agriculteur nordique à 54 degrés de latitude nord, dans une ville où les caribous ont plus de droits de passage que les humains, jamais. Et pourtant, me voilà, plume tremblante et ego froissé, à raconter comment Schefferville - cette tache blanche sur la carte, cet oubli administratif coincé entre le pergélisol et les souvenirs miniers - est devenue, par ma faute ou grâce à moi, le plus grand producteur agricole du Québec !
Schefferville, à l'époque, c'était une ville en pause. Pas morte - non, les villes ne meurent jamais tout à fait - mais mise en veille prolongée, comme un ordinateur municipal oublié sous un bureau. Des rues trop larges pour trop peu de voitures, des bâtiments publics conçus pour une population qui avait fui vingt ans plus tôt, et surtout, des kilomètres carrés de vide. Du vide légal, du vide réglementaire, du vide politique. Un rêve humide pour n'importe quel entrepreneur ayant un penchant pour les tableaux Excel et une tolérance élevée au froid.
Ce qui m'a frappé en premier, ce ne fut pas la solitude, ni le silence, mais l'infrastructure. Des lignes électriques surdimensionnées, héritées d'un âge industriel révolu. Des réserves d'eau douce capables d'alimenter une ville dix fois plus grande, dormant sous la glace comme un capital inutilisé. Une température extérieure moyenne annuelle décourageante pour l'humain, mais merveilleusement stable pour des bâtiments fermés et contrôlés. Bref : un paradis pour l'agriculture verticale, ce concept que tout le monde trouvait futuriste tant qu'il ne fallait pas le financer.
J'ai commencé modestement, comme tous les mégalomanes prudents. Une première ferme verticale de 4 000 mètres carrés, haute de douze étages agricoles, chaque niveau optimisé pour un spectre lumineux précis. Laitues romaines, fraises sous LED rouges calibrées à 660, fines herbes bercées par une photosynthèse artificielle d'une précision chirurgicale. Le rendement était obscène : l'équivalent de 18 hectares de culture traditionnelle sur une empreinte au sol ridicule, avec une consommation d'eau réduite de 92 %, recyclée en circuit fermé. Même la neige dehors semblait jalouse.
Évidemment, personne ne me croyait. On me regardait comme un fou poli, ce genre de fou qu'on laisse parler parce qu'il a apporté des graphiques en couleurs. Jusqu'au jour où les chiffres ont cessé d'être théoriques. Les récoltes sont arrivées. Abondantes. Régulières. Prévisibles. À Schefferville, en février. C'est à ce moment précis que le gouvernement a levé un sourcil.
Puis l'autre.
L'enveloppe d'opportunité du Plan d'action nordique est arrivée comme arrivent toujours les subventions : avec un sourire encourageant et des conditions délicieusement toxiques. Des taux d'intérêt si bas qu'ils frôlaient l'insulte à l'économie de marché. Mais en contrepartie, une obligation implicite : croître. Produire plus. Employer plus. Rayonner plus. Être un symbole. J'ai signé, bien sûr. On ne refuse pas un chèque quand il est écrit en police gouvernementale.
Alors j'ai grandi. Verticalement d'abord, puis horizontalement. Trois fermes sont devenues sept, puis quatorze. Les calculs s'emballaient : production annuelle dépassant les 110 000 tonnes de végétaux, exportations vers le sud par trains réfrigérés optimisés, bilan carbone presque indécent pour une agriculture québécoise. Schefferville, jadis point final sur les routes, devenait un noeud logistique. On parlait de moi à Québec. On me citait dans des conférences où l'on applaudissait avant même d'avoir compris.
La ville, prise de panique réglementaire tardive, a réagi de la seule façon qu'elle connaissait : en légiférant pour m'obliger à continuer. Des zonages ajustés, des permis accélérés, des règlements municipaux favorisant l'expansion agricole intensive. Oui, vous avez bien lu. On a passé des règles pour m'empêcher de ralentir. Je devenais trop gros pour échouer, et trop utile pour qu'on me dise non. J'étais la prospérité locale incarnée, bardée de bilans financiers et de chlorophylle.
Et puis, un matin, tout s'est arrêté.
Un dossier. Épais. Silencieux. Implacable. Les revendications territoriales autochtones. Plus de trois quarts des terres sur lesquelles mes cathédrales agricoles avaient poussé - propres, blanches, illuminées nuit et jour - reposaient sur des territoires revendiqués. Des terres jamais cédées. Jamais oubliées. Simplement ignorées par commodité historique.
Je me suis assis. Pour la première fois depuis longtemps, j'ai cessé de calculer. Les chiffres ne savaient plus quoi dire. Les mètres carrés, les rendements, les kilowattheures - tout cela devenait soudain secondaire. Schefferville, la ville que j'avais transformée malgré elle, reprenait la parole.