L'astucieux cambrioleur
Auteur :
Sylvain Maltais
Sylvain Maltais
Date de publication :
1er avril 1994
1er avril 1994
Tout commence dans une banlieue paisible, de celles où les rues portent des noms d'arbres et où les trottoirs semblent n'avoir jamais connu la précipitation. Rien n'y annonce le tumulte, rien ne laisse présager le moindre frisson. Pourtant, presque imperceptiblement, le réel se fissure. Un objet disparaît ici, une babiole sans grande valeur, puis ailleurs une montre oubliée sur une table, un bijou trop discret pour alerter la conscience collective. Les habitants haussent les épaules, accusent leur mémoire, soupçonnent un rangement maladroit. Mais le temps, ce juge obstiné, finit par accumuler les absences. Six mois s'écoulent, et l'évidence devient insoutenable : aucune maison n'a été épargnée. Pas une seule. Ni celle du maire, pourtant protégée par sa réputation, ni celle du chef de police, sanctuaire supposé de l'ordre et de l'autorité. Le quartier entier a été visité, méthodiquement, sans effraction apparente, comme si les murs eux-mêmes avaient consenti.
Les habitants, pris d'un sursaut tardif, tentent d'organiser une vigilance collective. On se relaye aux fenêtres, on scrute les ombres, on se promet d'être attentif au moindre craquement. Mais le voleur, invisible et patient, semble toujours avoir un pas d'avance. On découvrira plus tard l'un de ses tours favoris : occuper les victimes au téléphone, leur offrir une conversation anodine, chaleureuse même, pendant que leurs biens s'évanouissent derrière leur dos, avec la douceur d'un mensonge bien raconté.
Le chef de police, lui, voit son honneur se dissoudre au même rythme que les objets volés. Les primes d'assurance explosent, le maire l'assaille de reproches à peine voilés, et le quartier murmure. Las d'être le symbole d'une autorité impuissante, il jure de faire tomber ce cambrioleur insaisissable, cet artiste du larcin transformant sa juridiction en farce publique.
- S'il est capable de voler, il est capable de se faire prendre, lâche-t-il un soir, la mâchoire serrée, comme on prononce un serment.
Dans un excès de zèle teinté de désespoir, il impose une mesure radicale : chaque foyer devra se doter d'un chien de garde. Mais pas n'importe quel animal. Des monstres surgis tout droit de cauchemars cinématographiques, des mâchoires capables de réduire un bras à l'état de souvenir, des crocs confondant un doigt avec un festin. Les habitants protestent d'abord, puis se résignent. Très vite, pourtant, une pensée secrète s'installe, coupable et délicieuse : si le chien mange le voleur par accident... L'idée flotte dans les esprits comme un parfum interdit.
Une nuit sans lune, quand le ciel lui-même semble détourner le regard, une silhouette noire glisse dans une demeure. Elle porte un énorme morceau de viande, presque cérémoniel. L'ombre s'approche du chien de garde, murmure peut-être une excuse muette, mais rien ne bouge. L'animal ne se réveille pas. Ni grognement, ni sursaut. Le sommeil est trop profond, trop paisible pour être naturel. La maison, une fois encore, est vidée de ce qu'elle avait de précieux, avec une précision chirurgicale.
Au matin, la rumeur enfle plus vite que le soleil. Dans chaque jardin, derrière chaque clôture, on répète la même phrase avec une excitation mêlée de peur :
- Le voleur a encore frappé.
Le chef de police mobilise alors toutes ses forces. Patrouilles, inspections, hypothèses contradictoires. Mais il ne reste qu'un indice, une phrase presque moqueuse laissée derrière :
Un chien corrompu n'aide pas beaucoup son maître.
Les conjectures fusent.
- Comment fait-il pour ne laisser aucune trace ? s'exclame un policier épuisé.
- Il est agile comme un singe et intelligent comme un dauphin, renchérit un inspecteur admiratif malgré lui.
- Et surtout, il connaît nos méthodes, ajoute un troisième, sombre.
Puis soudain, un cri fend l'air.
- J'ai trouvé !
Un cheveu. Un simple cheveu, fragile et triomphal, abandonné comme une confession involontaire. La preuve est envoyée au laboratoire. Pendant ce temps, convaincus d'anticiper le prochain coup, les policiers investissent une maison qu'ils estiment être la future cible. Armés jusqu'aux dents, tendus comme des arcs, ils sont prêts à tirer au moindre bruissement, fût-il celui d'un écureuil imprudent.
Mais ce n'est pas un bruit qui vient. C'est une odeur. Un gaz épais, non irritant, mais profondément nauséabond, qui envahit l'air comme un malaise. Pris de panique, ils se ruent vers les portes, les fenêtres, cherchent l'oxygène comme on cherche une vérité trop tardive. Aucun n'y parvient. Tous s'effondrent, doucement, irrémédiablement, emportés vers le pays des songes.
Quelques jours plus tard, quand la poussière est retombée et que l'humiliation est complète, le téléphone du chef de police sonne. C'est le laboratoire.
- Nous connaissons l'identité du voleur.
- Qui est-ce ?
- Êtes-vous bien assis ?
- Oui... allez-y, dites-le vite.
Un silence, presque compatissant, précède la sentence.
- Les analyses sont formelles. Le voleur est... votre femme.
Et dans ce quartier autrefois sans histoire, ce ne fut pas un cri qui répondit, mais un vide, immense, où l'ordre, la confiance et l'amour venaient d'être dérobés à leur tour.