L'île Carrée
Auteur :
Sylvain Maltais
Sylvain Maltais
Date de publication :
Lundi, le 11 juillet 1997
Lundi, le 11 juillet 1997
Un homme vivait seul sur une île aux contours impossibles, une île carrée, posée au milieu de l'océan comme un dé posé par une main divine. Ses angles étaient si nets, si précis, qu'on aurait dit qu'un couteau céleste avait tranché la terre avec une rigueur parfaite. Pas un grain de sable ne débordait, pas une motte de terre ne manquait. La mer elle-même semblait respecter cette frontière sacrée, venant mourir contre les bords sans jamais les ronger.
Cette île énigmatique était divisée en deux royaumes silencieux. La première moitié était un vaste cimetière, une terre de pierres dressées et de tombes alignées, où reposaient les anciens habitants de cette parcelle oubliée du monde. Là dormaient les ancêtres, figés dans un sommeil éternel, gardiens muets d'un passé révolu. La seconde moitié abritait une demeure solitaire, simple et austère, où l'homme survivait, dernier témoin d'un peuple effacé, respirant encore parmi les ombres.
Un jour, l'ennui s'abattit sur lui comme une brume lourde. Le silence de l'île devint insupportable, et l'appel de l'horizon se fit plus fort que la peur. Il s'approcha des eaux, contempla l'immensité mouvante, et se mit à avancer, pas après pas, vers l'inconnu. Mais bientôt ses forces l'abandonnèrent. L'océan semblait se refermer sur lui, immense barrière liquide, et la crainte de ne jamais revoir sa terre natale le força à rebrousser chemin, vaincu et essoufflé.
Il tenta pourtant une seconde fois. Mais l'île était nue, dépouillée de toute forêt, privée de bois, incapable d'offrir la moindre matière pour construire un radeau. Il n'avait que son corps fragile face à l'infini. Il brava encore la mer, luttant contre les vagues, mais la fatigue le rattrapa plus vite encore. Avant de se perdre dans l'abîme, il revint une nouvelle fois sur le rivage carré, le regard plus sombre, l'esprit plus chargé de doutes.
En pêchant son maigre repas, la ligne tremblant entre ses doigts, il se mit à réfléchir avec acharnement. Comment franchir cette frontière mouvante ? Comment tromper l'océan ? Alors un souvenir enfoui refit surface : un livre ancien, ayant appartenu à son père défunt, un ouvrage mystérieux parlant des secrets de cette mer gigantesque. Mais ce livre reposait dans la tombe paternelle, et l'exhumer aurait été un sacrilège impardonnable aux yeux des anciens. si seulement quelqu'un avait encore été là pour juger.
Ses principes luttaient contre son désespoir. Pourtant, sachant qu'il était désormais le dernier de sa race, le seul souffle encore chaud sur cette île morte, il céda peu à peu. Jour après jour, avec patience et respect, il déterra la sépulture de son père, utilisant ses mains nues, faute d'outils ou de bois, car aucun arbre ne survivait plus sur l'îlot. Chaque pelletée de terre était un adieu et une trahison mêlés.
Enfin vint le jour tant attendu. Le livre apparut, miraculeusement préservé par la terre dense et étouffante. Ses pages étaient couvertes d'une prose ancienne, d'une langue obscure et chantante. La compréhension se fit attendre, lente et douloureuse, mais l'homme s'acharna, guidé par l'espoir plus que par la raison.
À force de déchiffrer, il comprit enfin. Le livre révélait une recette venue d'Égypte, héritée des Atlantes, une connaissance interdite permettant de marcher sur l'eau. Sans hésiter, sans préparer de bagages, il partit. Il n'emporta avec lui que sa canne à pêche, dernier symbole de sa survie passée.
La technique fonctionna. L'homme avança à grands pas, porté par une foi nouvelle. L'océan se soumettait sous ses pieds. Mais soudain, une ombre glissa sous la surface : un requin. La peur le saisit. Pris de panique, il se mit à courir, oubliant la prudence, s'éloignant toujours plus de l'île carrée, de la terre de ses ancêtres, de son origine.
Ce n'est qu'alors, essoufflé et seul au milieu de l'immensité liquide, qu'il comprit l'ironie cruelle de son triomphe : il avait franchi l'océan... pour mieux s'y perdre.