La formidable existence de Xofia
Auteur :
Sylvain Maltais
Catégorie :
Roman
Sylvain Maltais
Catégorie :
Roman
Date de publication :
Mercredi, le 18 février 2026
Mercredi, le 18 février 2026
Chapitre 1 : Ma philosophie
Avoir une philosophie tournée vers soi-même, se choisir avant le monde, vouloir vivre toujours - coûte que coûte - n'est pas un luxe ni une coquetterie lorsque l'on est enfermée dans sa propre tête. C'est une nécessité vitale. Une urgence. Une question de survie. Car mon esprit n'est pas un refuge, c'est un labyrinthe sans fil d'Ariane, une maison aux portes verrouillées de l'intérieur. Je suis prisonnière de mes pensées comme on l'est d'une cellule sans barreaux, et cette prison porte un nom : l'agoraphobie.
Elle est une cage invisible. Elle ne grince pas, ne rouille pas, ne se voit pas. Pourtant, elle est là, solide, implacable. Elle trace autour de moi un cercle parfait de deux kilomètres, pas un de plus. Deux kilomètres autour de chez moi, comme une frontière sacrée et maudite à la fois. Au-delà, tout s'effondre. Mon corps se transforme en bombe à retardement, mon souffle se fait traître, mon coeur s'emballe comme un animal acculé. Et surtout, une pensée unique s'impose, brutale, obsédante, violente comme une gifle intérieure : mourir. Mourir pour faire taire le vacarme. Mourir pour arrêter la peur.
Mais je ne suis pas qu'une victime. Je ne l'ai jamais été entièrement. J'ai une arme secrète. Une arme que je manie avec une dextérité presque artistique. Je suis une menteuse professionnelle. Une virtuose du mensonge. Même lorsque l'on me surprend la main dans le sac, même lorsque la vérité est nue devant moi, je fabrique une histoire. Une autre. Puis une autre encore. Des récits parfois bancals, parfois absurdes, parfois à peine crédibles. Mais à force de les répéter, de les polir, de les incarner, le monde finit par y croire. Le mensonge devient ma vérité officielle.
Je vis selon cette loi simple et terrible : un mensonge répété suffisamment longtemps finit toujours par remplacer le réel. Et le pire - ou le plus beau, selon le point de vue - c'est que cela fonctionne. Toujours.
Mes parents étaient pauvres. Pas la pauvreté romantique des romans, mais celle qui colle à la peau, qui s'étire sur des décennies, qui use les corps et les rêves. Ils ont passé leur vie sur l'aide sociale, figés dans une inertie que rien ne semblait pouvoir briser. Ils ne savaient pas se débrouiller, ne savaient pas rêver plus loin que le prochain chèque. Le monde leur faisait peur, et ils lui rendaient bien.
Ma grand-mère, elle, voyait clair. Trop clair, peut-être. Elle me gâtait, non pas avec de l'argent, mais avec une attention que je n'avais jamais connue ailleurs. Le jour de sa mort, elle m'a laissé une phrase comme on laisse une malédiction ou une vérité trop lourde à porter : « Je te plains, ma petite fille. Tu n'es pas chanceuse d'avoir eux comme parents. Ils ne savent rien. Ils ne sont pas débrouillards. Ils ne sont pas brillants. Et en plus. ils sont paresseux, avec un grand P. »
Ses mots se sont ancrés en moi comme une condamnation silencieuse. En plus de ma maladie, je partais déjà perdante. Désavantagée face aux autres filles de mon âge, non pas à cause de ce que j'étais, mais à cause de ceux dont je venais. J'avais hérité d'un terrain miné, d'un passé qui ne promettait rien de bon. Alors j'ai compris très tôt que je devrais tricher pour survivre.
Comme toutes les filles, j'ai espéré. J'ai rêvé de l'homme de ma vie, de l'amour comme d'un salut, d'un remède, d'une sortie de secours. Je croyais naïvement qu'aimer suffirait à réparer ce qui était brisé en moi. Puis j'ai grandi. J'ai compris. L'amour n'est pas un conte, c'est une transaction. Un placement. Une stratégie. Exactement comme le ferait une femme d'affaires.
Je l'ai appris à l'adolescence, le jour où j'ai mis le grappin sur mon premier amour : Korel. Il avait les cheveux longs, un manteau de cuir orné de chaînes, et la rébellion grondait en lui à des kilomètres à la ronde. Il était dangereux, libre, fascinant. À son bras, je me croyais invincible. Je pensais avoir gagné. Je pensais être choisie.
Jusqu'au matin de Noël. Le matin où il m'a quittée. Sans trembler. Sans hésiter. Pour une autre. Une petite amie qu'il s'était fabriquée en secret, dans mon dos, pendant que je croyais être unique. Ce jour-là, quelque chose s'est brisé définitivement en moi. J'ai été ravagée. Dévastée. Vidée.
Et c'est à partir de ce moment précis que j'ai compris une vérité fondamentale : si je voulais exister, si je voulais survivre dans ce monde, ce serait moi d'abord. Toujours. Les autres viendraient ensuite - ou pas du tout.
La première étape de cette philosophie du moi avant tout fut la plus visible : mes cheveux. Mon père était blond. Moi, je ne l'étais pas. Résultat : j'étais invisible. Transparente. Une silhouette parmi d'autres, sans éclat, sans pouvoir. Et dans ce monde, l'invisibilité est une condamnation.
J'avais compris la règle du jeu : les hommes regardent avant d'écouter. Alors à partir de mes dix-huit ans, je n'ai jamais cessé de me teindre en blonde. Jamais. Ce n'était pas un caprice, mais une stratégie. Un investissement. Une clé. La réussite commence parfois par une couleur, et j'ai choisi la mienne. Blonde comme une promesse. Blonde comme un mensonge parfaitement assumé.
La deuxième étape fut numérique. Moderne. Calculée. Avoir au moins deux comptes Facebook. Deux identités parallèles. Deux vies superposées. L'une officielle, rassurante, fidèle, stable. L'autre libre, cachée, exploratrice. Une pour assurer la sécurité. L'autre pour préparer la suite.
Car pendant que l'un m'offre un toit, une stabilité, une illusion de normalité, l'autre me permet de chercher mieux. Toujours mieux. Un plan B. Puis un plan C. Parce que dépendre d'un seul homme serait une erreur stratégique. Et moi, je ne fais plus d'erreurs. Pas deux fois.
Voilà ma philosophie. Voilà mon manifeste. Me choisir. Mentir si nécessaire. Survivre à tout prix. Vivre toujours. Même enfermée. Même brisée. Même haïssable. Car dans ce monde, ceux qui disent la vérité meurent souvent trop tôt. Moi, j'ai choisi de rester.
Chapitre 2 : La chasse
Trouver l'homme qu'il me fallait pour progresser n'était pas une question de hasard, ni même de désir. C'était une nécessité méthodique, une équation à résoudre avec calme et précision. On ne choisit pas un homme comme on choisit une fleur ; on le sélectionne comme un levier. Un outil. Un passage. J'avais appris, bien malgré moi, que l'amour sincère est un luxe réservé à celles qui n'ont pas besoin de survivre. Moi, je chassais.
Comme n'importe quelle fille l'aurait fait - du moins en apparence - je fréquentais les petits commerces. Les lieux modestes, accessibles, rassurants. Les endroits où l'on croise des hommes ordinaires, des hommes qui rêvent encore sans trop savoir comment. J'y entrais avec mon sourire soigneusement dosé, ma blondeur entretenue, ma posture étudiée. Pourtant, mon territoire était réduit. Deux kilomètres. Toujours ces deux kilomètres. Une laisse invisible attachée à mon cou. J'avais vite fait le tour de ce que ce petit monde avait à offrir : mêmes visages, mêmes regards, mêmes ambitions limitées.
Alors j'ai compris qu'il me fallait une position stratégique. Un point fixe où les proies viendraient à moi sans que j'aie à franchir ma frontière intérieure. C'est ainsi que je suis devenue caissière dans un magasin à un dollar. Un travail sans prestige, sans avenir, sans reconnaissance. Mal payé, épuisant, presque humiliant. Mais terriblement efficace. Derrière cette caisse, j'étais immobile - et le monde défilait devant moi.
Jour après jour, je scannais bien plus que des articles bon marché. Je scannais des vies. Des failles. Des postures. Des regards trop longs. Des silences mal à l'aise. J'apprenais à reconnaître ceux qui cherchaient à être vus, ceux qui voulaient être choisis. J'étais patiente. La chasse n'est jamais brutale ; elle est lente, attentive, presque tendre.
Et puis, l'occasion s'est présentée.
Il n'était pas spectaculaire. Pas immédiatement. Mais il brillait autrement. Le fils d'une propriétaire de boutique. Une ascendance intéressante. Une promesse discrète. Il était plus jeune que moi de quatre ans, et loin d'être un défaut, c'était un avantage évident. L'inexpérience est une porte grande ouverte. Il manquait de repères, de confiance, de certitudes. Il était en conflit avec son père, ce qui le rendait vulnérable, instable, prêt à se détacher. Et surtout, il ne demandait qu'à s'abandonner à une fille qui semblait savoir où elle allait.
Son prénom était long, trop long. Un prénom compliqué, composé, impossible à mémoriser sans effort. Alors je l'ai réduit. Simplifié. Dépossédé de sa longueur. Je l'appelais PO. Deux lettres. C'était suffisant. Les initiales sont pratiques : elles créent une distance, une forme de contrôle discret. Et lui ne s'en offusquait pas. Au contraire. Il semblait presque honoré d'avoir un surnom.
Naturellement, je fus opportuniste. Je n'ai jamais prétendu être autre chose. Il était pauvre - comme moi, en apparence - mais ses parents ne l'étaient pas. Et cette contradiction était une faille délicieuse. Une richesse en attente. Un futur transférable. Il suffisait d'être patiente, attentive, stratégique. D'écouter ce qu'il ne disait pas. De lui offrir ce qu'il croyait ne jamais mériter.
Je savais ce que je faisais. Chaque geste, chaque mot, chaque regard était calculé. Je n'étais pas cruelle ; j'étais lucide. Dans ce monde, ceux qui n'exploitent pas les occasions finissent exploités eux-mêmes. Alors j'ai avancé. Lentement. Avec douceur. Comme une chasseuse qui sait que la proie vient d'elle-même lorsqu'elle se sent comprise.
La chasse avait commencé. Et cette fois, je n'avais pas l'intention de manquer ma cible.
Chapitre 3 - Le trophée
Malheureusement, PO, lui aussi, s'enfuit. Comme les autres. Comme s'ils avaient tous appris la même chorégraphie de la fuite. Il partit sans explication réelle, laissant derrière lui un vide familier, presque confortable tant il m'était connu. La seule phrase qu'il me laissa en héritage fut une excuse bancale : tout était de sa faute. Une phrase creuse, universelle, pratique. Une phrase qui ne dit rien, mais qui ferme la porte.
Je n'insistai pas. J'avais appris depuis longtemps que certaines disparitions n'exigent pas de deuil. Pourtant, à peine un mois plus tard, le décor changea. Radicalement. Comme si le monde, soudain, avait décidé de me récompenser pour ma patience.
Cette fois, je l'avais trouvé. Le mari qu'il me fallait. Le poisson parfait. Le trophée.
Je l'ai épousé.
Pendant seize longues années de mariage, j'ai eu presque tout ce que je désirais. Presque. La sécurité, le confort, la stabilité matérielle, le statut, la reconnaissance sociale. Tout... sauf l'amour. Mais l'amour n'était pas au contrat, et je n'avais jamais prétendu le chercher.
Il s'appelait Steve. Un prénom simple pour un homme simple. Malgré sa vingtaine avancée, il était encore puceau. Bon. Naïf. Malléable. Il avait ce regard limpide des hommes qui n'ont jamais vraiment vécu, jamais vraiment chuté. Exactement le genre d'homme capable de séduire une femme d'affaires en quête d'investissements prometteurs - et j'étais cette femme-là, même sans tailleur ni portefeuille en cuir.
Steve avait quelque chose d'étrange. Un côté presque extra-terrestre, comme s'il avait atterri sur Terre sans mode d'emploi. Il préférait que je lui enlève les pellicules, patiemment, avec un peigne, que de faire l'amour. Il y trouvait une forme de réconfort, de rituel, de tendresse maladroite. Moi, belle, séduisante, consciente de mon pouvoir, je m'attendais à être désirée, consumée, adorée. Et pourtant, je me retrouvais à gratter un cuir chevelu plutôt qu'à offrir mon corps.
Je me suis dit que ce n'était pas grave. Que chaque homme a ses bizarreries. Que l'essentiel était ailleurs.
Quand Steve obtint enfin un emploi stable, tout s'enchaîna naturellement. Le mariage. Puis la maison. Cinquante pour cent chacun. Noir sur blanc. Signatures. Banque approuvée. Clés en main. Et aussitôt que la maison fut officiellement à nous, je quittai mon travail. Définitivement.
Je n'en avais plus besoin. J'étais mariée. J'étais propriétaire. J'avais légalement la moitié d'un toit. Mon pauvre mari naïf accepta sans résistance. Je lui parlai de problèmes de dos. De fatigue chronique. De douleurs invisibles. Il hocha la tête, inquiet, compatissant. Il ne posa pas de questions. Pourquoi l'aurait-il fait ? Après tout, je suis une menteuse professionnelle. Je sais exactement quels mots utiliser, à quel moment, avec quel ton.
La belle-mère, elle, fut plus coriace. Moins crédule. Alors je me fis plus dure. Plus tranchante.
Il m'a mariée, qu'il me fasse vivre.
J'ajoutai quelques détails bien choisis sur les défauts de son fils. Après tout, aucun homme n'est un saint. Et ces défauts me justifiaient pleinement.
Steve avait aussi une chienne. Une labrador-boxeur au tempérament difficile. Une présence encombrante. Il lui consacrait un temps démesuré, la promenant pendant des heures, la plaçant toujours avant moi. Elle prenait toute la place. Mon mari me délaissait pour elle. Cela m'arrangeait presque. C'était une excuse de plus pour ne pas m'attacher. Une raison supplémentaire de garder mes distances. On ne rivalise pas avec un animal ; on s'en sert comme justification.
Vous croyez que j'avais tout ? Bien sûr que non.
Steve était programmeur. Bien payé. Très bien payé. Il m'offrait une vie confortable, presque luxueuse. Cadeaux, anniversaires, Noël, repas préparés chaque soir, piscine dans la cour. Tout ce qui, vu de l'extérieur, ressemble à un bonheur exemplaire. Mais il y avait une faille majeure. Il détestait conduire. Il avait renoncé à avoir une voiture. Trop stressant. Trop dangereux. Il préférait les transports en commun, les livraisons, les détours.
Et moi, j'étais prisonnière.
Comment combattre mon agoraphobie sans voiture ? Comment repousser mes limites sans chauffeur ? Comment dépasser ces deux kilomètres maudits si personne ne pouvait m'emmener, lentement, progressivement, jour après jour, ne serait-ce que d'un mètre de plus ?
Steve, sans le vouloir, m'empêchait de m'épanouir. Il ne me retenait pas volontairement, mais son immobilisme était une cage supplémentaire. J'avais besoin d'un remplaçant. Quelqu'un capable de me sortir de cette vie sans issue. Quelqu'un de plus utile à long terme.
Après tout, il fallait bien que mon investissement rapporte.
Qu'il prenne dix minutes chaque matin pour examiner mes selles avec moi, pour s'assurer que je n'étais pas malade, me semblait parfaitement normal. Il fallait bien qu'il serve à quelque chose, mon mari. Je fonctionne comme une femme d'affaires : je mets du temps, de l'énergie, de la stratégie dans mes choix. Et en retour, j'exige du rendement.
Le trophée brillait encore. mais je savais déjà qu'il ne suffirait pas éternellement.
Chapitre 4 : La récolte
Je mis enfin la main sur ce que je cherchais depuis toujours. Pas depuis hier, pas depuis Korel, pas même depuis PO ou Steve. Depuis bien plus loin. Depuis cette sensation ancienne d'être incomplète, entravée, condamnée à tourner en rond dans un périmètre trop étroit pour mes ambitions. Il s'appelait Donovan. Et comme toutes les choses décisives de ma vie, je l'ai rencontré par hasard.
C'était à la fontaine de la place publique. L'eau coulait avec une indifférence souveraine, insensible aux drames humains. Lui était là, immobile, vidé. Sa femme venait de le quitter. Il était brisé, fracassé de l'intérieur, comme un arbre frappé par la foudre mais encore debout. Il ne demandait qu'à être cueilli. Je l'ai vu immédiatement. Un fruit mûr, prêt à tomber, prêt à nourrir celle qui saurait tendre la main.
Il était parfait. Son accent étranger roulait dans ses phrases comme une promesse d'ailleurs. Ses cheveux noirs et longs encadraient un visage marqué par la fatigue et le manque. Et surtout - surtout - il avait une voiture. Une vraie. Une clé. Un volant. Une possibilité de mouvement. Grâce à lui, je pourrais enfin dépasser mes limites, grignoter mes frontières, repousser mon cercle invisible. Grâce à lui, mes rêves cesseraient d'être théoriques.
Donovan était serviable. Naturellement serviable. Le genre d'homme qui commence par proposer de couper une haie. Un geste simple, banal, presque anodin. Et comme mon mari était trop occupé à transformer le garage en chambre pour notre filleule, il accepta que Donovan vienne m'aider. Une autorisation donnée sans réfléchir. Une porte ouverte.
Très vite, Donovan devint l'homme à tout faire. Je l'invitais. Je l'appelais. Je le gardais près de moi. Il réparait, transportait, aménageait. Il occupait l'espace. Et au bout d'un mois, je le voyais plus souvent que mon mari. Quelle délivrance. Mon mari n'avait qu'à mieux s'occuper de moi au lieu de travailler, de cuisiner, de vérifier mes selles à ma demande et de rénover la maison comme un automate obéissant.
Début mars 2025. Juste après l'anniversaire de mon mari. J'ai décidé de passer à l'étape suivante. La récolte.
J'avais semé. J'avais arrosé. Il était temps de cueillir. J'organisai un rendez-vous avec une banque. Le plan était clair, limpide, presque élégant. Mon mari rachèterait ma part de la maison. La femme de Donovan serait définitivement écartée. Et moi, j'irais vivre avec Donovan, dans sa maison, dans sa voiture, dans son mouvement. Ensuite viendrait le divorce. Et mon mari, légalement, serait obligé de me verser une pension à vie. Ma psychiatre signerait sans difficulté les papiers nécessaires pour me déclarer invalide, inapte à travailler. Tout était parfaitement huilé.
Entre-temps, je portais un G string presque toute la journée. Sauf la nuit, lorsque j'étais avec mon mari. Donovan, lui, était un dieu. Dans le lit, hors du lit, partout où un corps peut exister. Il savait faire plaisir à une femme comme aucun autre. Il me rendait vivante. Vibrante. Affamée.
Par prudence - toujours la prudence - je craignais une grossesse. Je multipliais les tests, les vérifications, les calculs. Nous utilisions toujours des condoms. Ce que mon mari détestait au plus haut point. Et pourtant, même en vivant ce que l'on appelle le grand amour, celui que l'on ne vit qu'une fois, je doutais. Je gardais les preuves. Je cachais les condoms usagés au fond de mon garde-robe, là où personne n'osait s'aventurer. Le chaos était mon allié. La montagne de linge formait une barrière dissuasive. Mon mari n'ouvrirait jamais cette porte, de peur d'être enseveli.
Du moins, c'est ce que je croyais.
Mais j'étais pressée. Pressée de retrouver Donovan. Je comptais les secondes comme une hystérique amoureuse. Et parfois, j'oubliais de fermer la porte du garde-robe. Voilà ma première erreur. Un jour, mon mari passa devant la porte entrouverte. Un reflet attira son regard. Il fouilla. Et il vit. Au moins dix condoms utilisés.
Je mentis. Bien sûr que je mentis. Je dis que je voulais faire l'amour avec lui en utilisant un condom et que je les testais pour m'assurer qu'ils ne perçaient pas. Lorsqu'il me questionna sur les traces blanches, je lui expliquai que c'était un nouveau produit, une innovation, rien à voir avec du sperme. Une explication béton. Une de mes meilleures performances.
Mais cette fois, il doutait. Il parla de divorce. Il exigea que je cesse de voir Donovan. Naturellement, jamais je ne quitterais Donovan pour un outil comme mon mari.
Puis vint la seconde erreur. J'avais besoin de connaître le salaire de Donovan. Il était en semi-retraite, mais je voulais des chiffres. Des preuves. Il m'envoya une lettre de son employeur : quinze heures par semaine, trois heures par jour, vingt-six dollars de l'heure, pour encore un an. Ce n'était pas beaucoup. Mais ce n'était pas grave.
Ce qui était grave, c'est que mon mari tomba sur cette lettre par hasard. Et là, il comprit. Il comprit que je planifiais son remplacement. Définitivement.
Il décida de faire chambre à part. Nous partageâmes la maison comme on partage un champ de bataille après l'armistice. Lui au sous-sol. Moi à l'étage. Il construisit une cuisine pour ne plus monter. Pour ne plus me voir. Moi, je demandai à Donovan de déménager ma mère dans le salon. Je prenais désormais sa chambre. Il manquait une pièce.
Serviable comme toujours, Donovan déménagea seul tous les meubles. Sans se plaindre. Sans poser de questions. Et j'eus enfin une nouvelle chambre. Un sanctuaire. Un lieu secret. Un espace où je pouvais recevoir mon amant, chez moi, sans entrave.
La récolte était en cours. Et je savais déjà qu'elle serait abondante.
Chapitre 5 : La fin
Finalement... finalement, tout ce que j'avais construit, méticuleusement, stratégiquement, avec patience et duplicité, s'effondra comme un château de sable sous la marée montante. Mon mari, cet homme naïf et trop bon pour ce monde, ne pouvait plus supporter le rôle que je lui avais imposé. Moi, la femme d'affaires du foyer, la meneuse invisible, celle qui tirait les ficelles de chaque geste, chaque décision, il en avait assez. Il me voyait désormais pour ce que j'étais : une utilisatrice, une calculatrice implacable, une prédatrice d'affection et de ressources. Peut-être ne s'en rendait-il compte que trop tard, mais il avait compris qu'il n'était plus qu'un outil dans mon univers parfaitement ordonné. Et comme tout outil usé, il fut rejeté. Il décida de divorcer.
Le divorce. Ce mot semblait froid, administratif, mais il résonnait dans ma tête comme une sentence. Les papiers signés, les signatures, les juges, les témoins. tout semblait officiel et définitif. Je vendis ma moitié de la maison. Chaque brique, chaque mur, chaque planche de parquet portait le souvenir de mes calculs, de mes manipulations, de mes heures passées à orchestrer ma vie. Et pourtant, il fallait tout abandonner. Comme si l'univers me rappelait que chaque conquête a sa fin, que chaque stratagème a ses limites. Même les plus habiles.
Et puis, il y avait Donovan. Mon trophée, mon fruit mûr, ma promesse de liberté et d'expansion. Mon amant, l'homme qui devait m'emmener au-delà de mes deux kilomètres, qui devait être le véhicule de mes rêves, de mes ambitions, de ma conquête du monde. il me quitta. Oui, Donovan me quitta ! Comme si l'amour pouvait être, en fin de compte, un luxe que même moi, Xofia, je ne pouvais acheter à jamais. Il ne voulait pas me faire vivre. Peut-être n'avait-il jamais compris ce que je voulais réellement. Peut-être m'avait-il aimée pour ce que je pouvais être à ses côtés, pour ce que je représentais dans son imaginaire, mais pas pour ce que j'étais, ni pour ce que je voulais conquérir. Et comme une marionnette dont on coupe les fils, je tombai.
Seule. Voilà le mot. Seule dans un appartement trop petit pour mes ambitions. Seule avec ma mère, seule avec mes pensées, seule avec mon corps et mes souvenirs. L'appartement était silencieux, mais chaque silence résonnait de toutes mes pertes. Je n'avais plus de maison, plus de trophée, plus de liberté. Je n'avais plus que mes deux kilomètres, ces frontières invisibles qui m'avaient toujours emprisonnée, mais que maintenant je regardais comme un désert fermé, comme une cellule dont les murs s'étaient rapprochés.
Je me demandais alors, assise sur le lit froid de cet appartement, si toute ma vie avait été une illusion. Tous mes investissements - mes mensonges, mes stratégies, mes calculs minutieux - avaient-ils vraiment servi à quelque chose ? Ou avais-je simplement orchestré ma chute, aveuglée par l'illusion du contrôle, convaincue que je pouvais manipuler les hommes, le monde, et même mes propres limites psychologiques ? Était-ce moi qui avais été manipulée par mes rêves, par mes désirs, par l'idée même que je pouvais dominer ma vie entière ?
Je me souvenais de mes pensées les plus fières, celles que je me répétais pour me rassurer : un mensonge répété devient vérité, un plan méticuleux assure la victoire. Et pourtant, même cette maxime semblait fragile à présent. Même les meilleures stratégies, même les amours calculés, même les trophées glanés avec patience pouvaient s'évanouir en un instant. Le monde n'avait que faire de mes plans. Les hommes que je croyais sous mon contrôle se détachaient comme des feuilles mortes dans le vent.
Je regardai par la fenêtre, mes deux kilomètres. La rue familière, le trottoir que je n'avais jamais osé dépasser, les arbres que je connaissais par coeur. Tout semblait petit, étroit, limité. Tout semblait désormais inutile. Mon univers était redevenu une prison invisible, et moi, une captive incapable de franchir plus loin. La liberté que j'avais cru pouvoir conquérir n'était qu'un mirage. Les hommes, les maisons, les amants - tous avaient été des instruments, des tremplins. Et tous s'étaient effondrés sous moi, me laissant face à la réalité nue : je n'avais plus que moi, et moi seule, dans cette cage que j'avais toujours connue mais que je refusais de reconnaître.
Pourtant, dans ce silence et cette solitude, quelque chose persista. Une petite voix, peut-être de folie, peut-être de lucidité : je survivrai. Même privée de maison, d'amant, de trophée, même enfermée dans mes deux kilomètres, même brisée, je survivrai. Et cette pensée, cette conviction, avait une force étrange. Une promesse à moi-même : les autres peuvent partir, m'abandonner, me trahir. Mais moi, je resterai. Moi, je suis l'investissement que je ne peux perdre. Moi, je suis la dernière à être trahie. Moi, je suis Xofia, et même dans la fin, il reste quelque chose à conquérir - peut-être non plus le monde, mais moi-même.
Et dans cette solitude, je compris enfin que la fin n'était pas un effondrement, mais une étape. Un silence nécessaire pour entendre, pour réfléchir, pour renaître. Même si je n'avais plus Donovan, plus la maison, plus les illusions de grandeur, j'avais mes pensées. J'avais ma ruse. J'avais ma capacité à survivre. Et c'était peut-être, finalement, le seul trophée qui ne pouvait jamais me quitter.