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La légende du diable

Auteur :
Sylvain Maltais

Catégorie :
Nouvelle fantastique

Date de publication :
Jeudi, le 14 février 2026

On raconte, au bord des fontaines et sous les porches des vieilles églises, qu'il existe des histoires qui ne s'écrivent pas avec de l'encre, mais avec des fautes. Celle-ci commence comme une prière et finit comme une nuit sans aube.

Il y avait, dans une ville ordinaire, une femme mariée au visage doux et au coeur inquiet. Belle, mais sans repos, elle vivait cernée par ses peurs : la maladie, la mort, le moindre battement de son propre corps devenait pour elle un présage. Elle aimait l'ordre à l'excès, les rituels, les chiffres pairs, les portes bien fermées. Treize années la séparaient d'un homme qu'elle ne connaissait pas encore, mais que le destin, patient et rusé, avait déjà inscrit dans ses marges.

Son mari, lui, était un homme de foi. Chrétien jusqu'à la moelle, les cheveux blancs depuis sa jeunesse, comme si Dieu l'avait marqué trop tôt. Il aimait sa femme avec constance, lui offrait des présents lourds de promesses, parfois si coûteux qu'ils semblaient vouloir acheter le temps qu'il n'avait pas. Car il travaillait sans relâche, réparait la maison, préparait les repas, veillait sur les maux imaginés et réels de celle qu'il aimait. Sous le même toit vivait la mère de la femme, elle aussi pétrie de prières, gardienne sévère d'une foi transmise comme un héritage.

Longtemps avant que le mal ne se montre, la mère avait supplié Dieu. Tous les hommes que sa fille rencontrait n'étaient, disait-elle, pas faits pour elle. Alors Dieu répondit, non par un tonnerre, mais par un songe : il montra à la future épouse le visage de l'homme qu'elle rencontrerait dans un magasin, l'homme qu'elle épouserait. Et ainsi fut scellée la première promesse.

Mais toute promesse attire son ombre.

Le Diable entra dans l'histoire sans cornes ni flammes. Un homme vieillissant, soixante-deux ans dans sa chair terrestre, d'origine étrangère, latino aux longs cheveux noirs sans une seule trace de blanc, comme si le temps n'osait pas le toucher. Il n'était pas beau selon les règles, mais il savait séduire. Il parlait toutes les langues, ou du moins semblait comprendre chaque silence. Son nom commençait par un D, comme un clin d'oeil au monde. Toujours accompagné d'un chien, il attendrit la femme lors de leur première rencontre : un hasard sur un trottoir, une laisse tendue, un regard échangé. Puis il disparut.

Treize années passèrent.

Un jour, près d'une fontaine, l'eau murmurant des secrets anciens, le Diable reparut. Il raconta une histoire faite pour fendre les coeurs : son épouse voulait divorcer, une trahison qui durait depuis deux ans et son chien était mort. Il avait l'air brisé. La femme l'écouta. Et écouter, parfois, est déjà un premier pas.

À la maison, l'ennui rongeait la femme. Elle ne travaillait pas, persuadée que son corps la trahirait au moindre effort. Sa psychiatre lui conseilla de sortir, de respirer le monde, de quitter les murs trop étroits de sa peur. Le Diable, comme par hasard, la recroisa. Il lui proposa de couper la haie gratuitement : un service innocent, disait-il, puisque son mari était trop occupé à rénover une chambre destinée à accueillir une filleule aimée.

Alors commencèrent les jours volés.

Chaque matin, le Diable venait la chercher. Chaque soir, il la ramenait pour le souper, afin qu'elle mange avec son mari et sa mère, puis il la reprenait aussitôt, comme une marée qui ne se retire jamais vraiment. Le diable refusait toujours qu'elle reste la nuit : sa femme vivait encore sous son toit, prétendait-il. Le refus attisait le feu.

Le temps fit son oeuvre. La femme céda. Souvent. Presque un jour sur deux, pendant dix-huit mois. Le Diable se fit maître de ses sens, et ce qu'elle vivait lui sembla hors du monde, presque surnaturel. Celle qui n'avait jamais accordé grande place au désir en devint dépendante. Un péché. Le Diable sourit.

La peur la rendit soupçonneuse. Craignant d'être découverte, elle vola à son mari son enregistreur vocal. Un mensonge de plus, un larcin minuscule mais lourd. Le Diable compta.

Malgré toutes les précautions, la vie s'annonça. Et dans la panique, elle choisit de l'interrompre. Un enfant qui ne naîtrait pas. Un meurtre aux yeux du ciel. Le Diable, patient, grava la faute dans la pierre invisible de son contrat.

Ils s'affichaient désormais en public. Bras enlacés, étreintes trop longues, regards qui ne se cachaient plus. On murmurait sur leur passage. Parfois, elle ne rentrait même plus souper, prétextant la maladie. L'absence devenait un droit, le mensonge une habitude.

La relation se fit totale, exclusive, dévorante.

Puis vint la nuit décisive.

Le Diable la garda chez lui jusqu'à minuit. Lorsque sonnèrent les douze coups, l'air changea. Les murs frémirent. Il lui révéla alors son vrai visage : il n'était pas seulement un homme, mais le Diable lui-même, déguisé en chair et en charme. Il avait réussi. Tous les péchés étaient accomplis. L'âme était mûre.

Et tandis que la dernière vibration de minuit s'éteignait, il l'emmena avec lui, là où aucune prière ne franchit les portes.

Depuis, dit-on, la fontaine murmure encore son nom, et les mères prient plus fort. Car le Diable n'arrive jamais en enfer : il arrive toujours avec un chien, une histoire triste... et beaucoup de patience.



Dernière mise à jour : Samedi, le 14 février 2026