La station ultime
Auteur :
Sylvain Maltais
Catégorie :
Nouvelle de fiction
Sylvain Maltais
Catégorie :
Nouvelle de fiction
Date de publication :
4 juillet 2019
4 juillet 2019
Je vais vous confier un secret que l'on n'enseigne dans aucune école de sciences politiques, pas même dans ces instituts feutrés où l'on apprend à sourire sans montrer les dents : tenir une promesse électorale est un sport extrême. Plus périlleux que l'alpinisme sans corde, plus imprévisible que la météo en période de campagne, et infiniment plus douloureux que de serrer des mains moites pendant douze heures d'affilée. Faire une promesse, voyez-vous, c'est facile. La réaliser, en revanche, relève de l'épopée tragico-comique, de la quête mythologique, du voyage initiatique ponctué de monstres, d'oracles et de factures qui donnent le vertige.
Moi, j'avais promis une station de métro. Une simple station. Un point sur une carte. Un trou dans le sol, un quai, deux rails, quelques escaliers mécaniques grinçants, et le tour était joué. Cent millions de dollars. C'était le chiffre magique. Rond, rassurant, presque élégant. Cent millions, c'est un chiffre qui se prononce bien en débat télévisé. Il glisse sur la langue comme une promesse crédible. On lève le sourcil, on hoche la tête, on se dit : oui, pourquoi pas. Cent millions, ce n'est pas donné, mais ce n'est pas obscène non plus. C'est le prix de la modernité, disait-on. Le coût du progrès. Une somme que l'on peut annoncer sans rougir, surtout quand elle n'est encore qu'un futur hypothétique.
Au début, tout allait bien. Trop bien, même. J'aurais dû me méfier. Les projets publics qui démarrent sans accroc sont comme les films trop calmes dans les dix premières minutes : quelque chose de terrible se prépare. Nous avons donc lancé l'appel d'offres, avec la candeur d'un enfant qui jette une bouteille à la mer en espérant qu'elle reviendra pleine de solutions et de devis raisonnables.
Une seule entreprise a répondu.
Une seule.
Au début, j'ai cru à une erreur administrative. Un formulaire mal envoyé, une adresse courriel mal orthographiée, un fonctionnaire qui avait encore confondu « joindre en pièce attachée » avec « imprimer et oublier sur la photocopieuse ». Mais non. Tout était en règle. Une seule entreprise, bien vivante, bien motivée, bien seule.
Il paraît - je dis bien il paraît, car en politique, on ne sait jamais vraiment - que les autres concurrents potentiels avaient subitement décidé de se retirer du marché. Certains avaient changé de secteur d'activité du jour au lendemain. D'autres avaient vendu leurs bureaux, disparu, ou développé un intérêt soudain et irrépressible pour l'élevage de chèvres dans des régions sans réseau téléphonique. Les rumeurs parlaient de la mafia. Personnellement, je n'aime pas les rumeurs. Elles ont ce défaut agaçant de souvent dire vrai tout bas.
Quoi qu'il en soit, l'unique entreprise restante nous a présenté son offre avec un sourire poli et une épaisseur de dossier qui sentait déjà le dépassement budgétaire. Cinq cents millions de dollars. Pas cent. Cinq cents. Le chiffre avait grossi comme un animal nourri aux subventions publiques. C'était toujours une station de métro, paraît-il, mais une station de métro qui devait sans doute être bénie par les dieux du béton et pavée de marbre invisible.
J'ai protesté, bien sûr. J'ai levé les bras au ciel. J'ai parlé de responsabilité, de rigueur, de respect du contribuable. On m'a répondu avec des tableaux Excel et des termes techniques que même mes conseillers faisaient semblant de comprendre. À la fin, j'ai soupiré. Cinq cents millions, donc. Après tout, me disais-je, une promesse est une promesse.
C'est alors que la terre a commencé à parler.
Ou plutôt, les écologistes.
Ils sont arrivés avec leurs bottes pleines de boue, leurs regards graves et leurs dossiers encore plus épais que ceux des entrepreneurs. En creusant les premières tranchées exploratoires, avaient-ils découvert une nouvelle espèce de vers de terre. Une espèce unique au monde. Rare. Endémique. Un ver poétique, presque mythologique, qui ne vivait que là, précisément là où devait passer la station. Un ver qui, selon eux, jouait un rôle fondamental dans l'équilibre de l'écosystème local, un héros souterrain, discret mais indispensable.
Détruire son habitat aurait été, m'expliqua-t-on, une catastrophe environnementale. Un crime contre la biodiversité. Une honte gravée dans les manuels scolaires du futur. Il fallait donc adapter le projet, le ralentir, le détourner, le protéger. Deux cents millions de dollars supplémentaires. Pour le ver. Je n'ai rien contre les vers de terre, comprenez-moi bien. Mais je n'avais jamais imaginé qu'un jour, l'avenir de ma carrière politique serait suspendu à un invertébré humide.
Pendant que je digérais cette nouvelle - métaphoriquement, bien sûr - les ingénieurs ont décidé de faire leur entrée dans la tragédie. Le sol, disaient-ils, était argileux. Très argileux. Traître, capricieux, instable. Un sol qui se contracte, qui gonfle, qui boude. Un sol qui ne se laisse pas percer sans exiger son tribut. Creuser là-dedans nécessitait des techniques spéciales, des machines rares, des précautions infinies. Trois cents millions de plus. Comme ça. Annoncés avec la même désinvolture qu'un supplément fromage.
À ce stade, j'avais cessé de faire les additions moi-même. Mon cerveau refusait les chiffres à neuf zéros. Le projet avait atteint le milliard avec la grâce lourde d'un paquebot en perdition. Un milliard pour une station qui n'existait toujours que sur des plans jaunissants et dans mes discours de plus en plus nerveux.
Et puis, comme si l'univers avait décidé de pousser la blague jusqu'au bout, les paléontologues sont arrivés.
Ils ont trouvé des os.
Des os anciens. Immenses. Magnifiques. Des os de dinosaures, uniques au monde, jamais répertoriés, d'une espèce inconnue, révolutionnaire pour la science. Un trésor. Une découverte majeure. Un héritage pour l'humanité entière. Impossible, absolument impossible, de continuer à creuser. La station devait céder la place à l'Histoire, avec un grand H.
Le projet fut donc abandonné.
Un milliard dépensé. Aucun métro. Pas même une marche d'escalier. Juste un trou rebouché, des vers célèbres, des fossiles sous cloche, et moi, face aux électeurs, tentant d'expliquer que parfois, tenir une promesse, c'est aussi savoir y renoncer.
Aujourd'hui encore, quand je passe à cet endroit, je souris. Sous mes pieds dorment des dinosaures, des vers héroïques et un milliard de dollars évaporé. C'est peut-être ça, finalement, la vraie station ultime : un arrêt définitif entre la bonne volonté et l'absurde.