Le cri de la nature
Auteur :
Sylvain Maltais
Sylvain Maltais
Date de publication :
Lundi, le 30 décembre 1996
Lundi, le 30 décembre 1996
Il était une fois une bête immense, née non pas dans la poussière ou la forêt, mais au coeur d'un palais éclatant. Ses premiers souffles furent bercés par les dorures, les marbres polis et les plafonds trop hauts pour que le ciel y entre. Elle possédait tout ce que l'on pouvait désirer : richesses matérielles, nourritures raffinées, soins attentifs prodigués par des mains humaines empressées. Jamais elle ne connut la faim, jamais la soif, jamais le froid. On la voulait belle, forte, resplendissante.
Elle était le joyau vivant du lieu, l'attraction principale. Des foules venaient de loin pour l'observer, pour rire de ses gestes maladroits ou admirer sa taille prodigieuse. Certains la trouvaient amusante, d'autres fascinante. On la regardait comme un spectacle, une curiosité née pour divertir. Elle semblait souvent ailleurs, le regard perdu, comme plongée dans un rêve silencieux. Pourtant, jamais personne ne se demanda ce qu'elle pensait réellement de sa condition. Nul ne s'inquiéta de ce qui se formait dans son esprit immense, lentement, patiemment.
Car elle réfléchissait. Elle observait. Elle ressentait.
Le monde, elle ne le voyait pas comme eux. Chaque jour, elle levait les yeux vers le ciel et suivait le vol des oiseaux. Elle enviait leurs ailes, leur légèreté, leur indifférence aux murs et aux chaînes. Parfois, dans le bruissement du vent, elle croyait entendre leurs voix :
- Viens nous rejoindre.
Alors son coeur battait plus fort. Elle baissait les yeux vers ses pattes entravées par de lourdes chaînes, froides et immuables, et comprenait qu'elle ne s'élèverait jamais. Le ciel était si proche, et pourtant inaccessible.
Les nuits passaient, et avec elles grandissait un cri muet, enfoui dans sa poitrine. Un cri que personne n'entendait, couvert par les rires et les applaudissements. La bête était captive, mais son esprit errait déjà bien au-delà des murs du palais, là où la terre respire librement.
Un soir, alors que le crépuscule étirait ses ombres, l'un des gardiens oublia de vérifier ses chaînes. La nuit tomba sans vigilance. La bête sentit soudain le poids disparaître. Elle n'hésita pas. Sans se retourner, sans un regard pour le palais qui l'avait vue naître, elle partit. Devant elle, la liberté l'appelait comme un chant ancien. Chaque pas était une victoire, chaque souffle un vertige nouveau.
À l'aube, la panique éclata. On découvrit que la mascotte avait disparu. Les cris remplacèrent les rires. On partit à sa recherche, armé de torches et de regrets tardifs. Mais la jungle, immense et indifférente, l'avait déjà accueillie. Elle ne la connaissait pas. Elle ignorait ses lois, ses dangers, ses combats silencieux.
Là-bas, la bête n'était plus protégée. Elle ne savait pas se défendre. Elle n'avait jamais appris la peur véritable, ni la violence brute. D'autres bêtes l'attaquèrent, et elle tomba, étrangère dans ce monde qui aurait dû être le sien depuis toujours. Quand on la retrouva, il était trop tard.
Ainsi mourut celle qui avait tout eu, sauf l'essentiel. Et dans le silence qui suivit, la nature sembla pousser un cri - non de colère, mais de tristesse. Un cri ancien, rappelant que la liberté sans apprentissage est aussi dangereuse que la captivité, et que nul être vivant ne devrait naître prisonnier de ce qu'il n'a jamais choisi.