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Le Loup blanc

Auteur :
Sylvain Maltais

Date de publication :
Lundi, le 30 décembre 1996

Il existait autrefois un loup blanc, né sous un ciel étrange, marqué dès l'enfance par une destinée hors du commun. Sa jeunesse fut prodigieuse, presque irréelle, comme si la nature elle-même l'avait façonné pour dépasser toutes les frontières. Il gravit des montagnes si hautes et si retirées que leurs noms seuls faisaient frémir les peuples. Là-haut, l'air était si rare que même les prières semblaient s'y perdre. Rien ne l'arrêtait.

Il parcourut les terres brûlantes d'Afrique, où il terrassa des tigres aux crocs d'ivoire. Dans les profondeurs suffocantes de l'Amazone, il tua des serpents anciens, vestiges d'un monde primitif. Il traversa ensuite les immensités du Nord profond, là où la neige règne en souveraine, où le silence est plus lourd que la mort, et où même le diable n'oserait frapper à votre porte un soir de pleine lune. On murmurait qu'il avait défié Moby Dick dans les abysses, qu'il avait lutté au fond des mers de l'Atlantide, et qu'il était plus fort encore que le Léviathan.

Mais dans tous ces exploits, il y avait une étrangeté troublante : le loup blanc n'avait jamais conscience de ce qu'il accomplissait. Il avançait, vainquait, survivait, sans jamais mesurer la portée de ses actes. Il était né victorieux, et la défaite ne l'avait jamais effleuré. La gloire le suivait comme une ombre, mais il ne se retournait jamais pour la regarder.

Un jour pourtant, quelque chose changea. Il prit soudain conscience de ce qu'il avait été, de ce qu'il représentait. Il constata les richesses accumulées, la renommée acquise sans même l'avoir cherchée. Et pourtant, il continua d'avancer, porté par l'habitude de triompher, sans se poser de questions. Rien ne semblait pouvoir lui résister... jusqu'au jour où ses pattes refusèrent d'aller plus loin. La fatigue s'abattit sur lui comme une malédiction tardive.

Il regarda à sa gauche : il n'y avait que du brouillard, dense et sans promesse. À sa droite apparut un sentier discret, presque accueillant, portant un nom gravé dans la pierre : «Le repos du guerrier». Alors il murmura, comme pour se convaincre :

- Moi aussi, j'ai le droit de me reposer.

Le temps s'écoula. D'abord des jours, puis des mois, puis des années. Les exploits cessèrent. Le monde, ingrat et pressé, commença à l'oublier. On le montrait du doigt sans se souvenir de ce qu'il avait été. Ses victoires s'étaient-elles dissipées comme de la brume ? Étaient-elles perdues dans les marges de l'histoire, là où même les légendes s'effacent ?

Il négligea son corps, son esprit, sa flamme. Il se vit dépérir à vue d'oil, s'imaginant déjà vieux avant l'heure. La tristesse s'insinua lentement, mais sûrement, jusqu'à le ronger de l'intérieur. Son regard portait désormais le poids d'un profond désarroi. Il en vint à croire qu'il ne serait plus jamais capable de recommencer.

Alors il chercha autre chose. Quelque chose à portée de griffes, difficile pour lui, mais banal pour d'autres : se comprendre lui-même. Il se souvint du peu de reconnaissance de ceux qui l'acclamaient autrefois, et se dit intérieurement :

- Mon ultime prodige dépassera tout ce que j'ai accompli. Ce sera un miracle. Et celui-là, je serai le seul à le connaître. Ils ne pourront pas me l'arracher.

Les années passèrent encore. Dans le silence, il travailla secrètement à son chef-d'oeuvre. Lui qui n'avait jamais craint le danger tremblait désormais face aux questions profondes : son identité, sa valeur, son nom véritable. Il cherchait. Il cherchait sans relâche. Les années s'accumulaient, plus nombreuses que ses exploits passés. Il semblait plus vieux que la terre elle-même.

Aux yeux du monde, il n'était plus qu'un mendiant, un poids mort, une ombre errante. Celui qui avait été traité en roi n'était plus qu'un souvenir embarrassant. Sa gloire s'était retournée contre lui, et l'oubli l'avait couronné.

Puis, soudainement, il disparut. À quatre-vingt-onze ans, il s'évanouit sans trace. Était-il mort ? Était-il parti en exil ? Nul ne le sut jamais. Pourtant, une étrange fierté parcourut les foules. On attendait cette disparition depuis longtemps, comme on attend la fin d'une vieille histoire.

Bien des années plus tard, près d'un cimetière oublié, alors que tout n'était plus que légendes effacées même de la mémoire de nos grands-pères, un jeune loup blanc aperçut un ancien de sa race. Il était debout près d'une tombe. Le jeune s'approcha, curieux. Contrairement à ce qu'il croyait, l'ancien ne priait pas : il gravait lentement ces mots dans la pierre :

«CELUI QUI N'AVAIT PAS DE NOM
ET QUI EST MAINTENANT LUI-MÊME
»

Le jeune loup leva les yeux, croisa son regard... et se vit lui-même, vieilli par le temps. Pris de panique, il s'enfuit. Pourtant, un étrange sentiment l'habitait. Il venait de toucher une légende, un être ayant bravé l'impossible.

Et l'ancien, resté seul, sourit intérieurement. Il savait désormais qu'il avait découvert un trésor bien plus précieux que la gloire : lui-même.



Dernière mise à jour : Lundi, le 7 juillet 2025