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Le voyage de noce

Auteur :
Sylvain Maltais

Date de publication :
6 août 2025

En l'an 3773, lorsque l'humanité avait appris à frôler la vitesse de la lumière sans brûler ses rêves, Paul offrit à Angélique un voyage de noces vers Alpha du Centaure. La navette filait dans l'espace comme une promesse tenue, laissant derrière elle les étoiles étirées en filaments de feu. Angélique riait, les yeux baignés de reflets cosmiques, tandis que Paul contemplait son bonheur comme une oeuvre fragile. Le futur semblait enfin doux, presque tendre. Le temps, dilaté, leur appartenait.

Ils dînaient face au vide sidéral, entourés de lumières ondoyantes créées par la relativité elle-même. Les couleurs naissaient et mouraient sur les parois de la cabine, comme des fleurs de photons. Le vin flottait dans des sphères parfaites, leurs mains se cherchaient et se trouvaient. Chaque battement de coeur semblait synchronisé avec la pulsation de l'univers. L'amour, à cette vitesse, devenait éternel.

Mais l'espace n'est jamais clément bien longtemps. Un choc brutal fendit le silence, un objet errant frappant la coque comme un destin impatient. La matière se plia, la lumière hurla, et une déchirure se forma dans la cabine. Un vortex sombre, palpitant d'énergies étrangères, avala leurs cris et leurs corps enlacés. L'univers bascula.


Ils chutèrent dans un monde enchanté, saturé de parfums et de chants irréels. Des licornes aux crinières d'aurore broutaient sous des arbres translucides. Des créatures douces, mythiques, observaient Angélique avec une tendresse enfantine. Elle se sentit immédiatement à sa place, comme si ce monde l'avait attendue. Paul, lui, sentait une inquiétude sourdre sous la beauté.

Au seuil d'une clairière, Angélique trouva une bague d'une finesse hypnotique, sertie d'une pierre pâle comme un souffle. En la passant à son doigt, elle sourit sans savoir que le sort s'éveillait. Une angoisse subtile l'envahit dès qu'elle s'éloignait de l'abri le plus proche. La maison devant eux devint soudain un refuge indispensable. Le piège se refermait avec douceur.

Ils furent accueillis par un vieil homme aux yeux trop brillants pour être honnêtes. Il parlait avec lenteur, ses mots chargés de silences épais. Paul sentit le malaise, Angélique non. La maison semblait respirer autour d'eux, vivante et possessive. Peu à peu, la vérité s'imposa : le vieillard était un sorcier, et pas des plus bienveillants.

Lorsque Paul voulut fuir, Angélique refusa, paralysée par une peur déraisonnable de l'extérieur. La dispute éclata, violente et colorée, mêlant l'amour à la colère. Le sorcier laissa échapper un indice, un rire trop long, un regard vers la bague. Paul comprit. Avec ruse et désespoir, il réussit à lui ôter l'anneau. Ils s'enfuirent avant que la maison ne referme ses mâchoires.

Ils marchèrent jusqu'à l'épuisement, avalant la lumière déclinante du jour. À la nuit, une auberge les accueillit, chaude et rassurante. Le vin coulait, leurs nerfs se détendaient enfin. Mais la potion y était mêlée. Le monde se dissout une nouvelle fois.


Ils atterrirent dans un univers dessiné à l'encre vive, aux contours exagérés et aux couleurs hurlantes. Autour d'eux, un champ de bataille faisait rage. Des vampires aux yeux écarlates affrontaient des loups-garous déchirant la nuit. Les lois de la physique n'étaient plus qu'un souvenir. Paul cria le nom d'Angélique.

Elle était là, fascinée, retenue par le charme surnaturel d'un vampire au sourire tragique. Ses yeux brillaient d'une émotion dangereuse. Paul tenta de la rejoindre, mais la foule guerrière les séparait. Au moment où ses lèvres allaient toucher celle du vampire, un loup-garou surgit et mit fin à l'illusion dans un fracas sanglant. Angélique revint à elle, tremblante.

Ils s'enfuirent vers un village en marge du conflit, aux maisons croquées à la hâte. Là, Paul laissa éclater sa jalousie et sa douleur. Les reproches tombèrent comme des coups mal dessinés. Angélique pleura, jurant que ce monde faussait les sentiments. La nuit les enveloppa.

Dans le silence, ils se réconcilièrent. L'amour, encore une fois, recousait leurs blessures. Ils parlèrent de se remarier, de recommencer malgré l'absurde. Une église apparut au matin, majestueuse malgré ses lignes caricaturales. Ils avancèrent ensemble, pleins d'espoir.

Au moment précis où Paul franchit le seuil, le clocher se détacha du ciel. Il tomba comme une mauvaise blague cosmique. Paul mourut instantanément, écrasé par la gravité d'un monde qui ne pardonne rien. Angélique resta seule, figée.

Le silence retomba, plus cruel que le bruit. Elle regarda le corps de son mari, les traits figés dans un étonnement éternel. Les cloches sonnèrent sans raison. L'univers de papier continuait de vivre, indifférent à sa douleur.

Alors Angélique leva les yeux et cria, la voix brisée entre tragédie et lassitude : « C'est pas vrai... c'est la troisième fois que ça m'arrive ! Pourquoi les femmes finissent toujours seules à la fin de leur mariage, coincées dans un monde de bande dessinée ?»

Et l'encre se referma sur elle.



Dernière mise à jour : Vendredi, le 23 janvier 2026