Les normes du travail
Auteur :
Sylvain Maltais
Sylvain Maltais
Date de publication :
6 juin 2009
6 juin 2009
Comédie en vers rimés
Acte I, Scène I - La lecture des règles
Personnage principal (Jean-Baptiste) :
Ah ! que de changements au royaume des horaires,
Neuf règles nouvelles m'attendent, ô cauchemars !
Voyons donc ces décrets, fort sévères et précis,
Qui font de nos existences un véritable supplice.
(Il lit à voix haute)
Jean-Baptiste :
Règle une, maladie : point de note du médecin,
Si l'on peut aller au cabinet, on peut venir au comptoir, rien de moins !
Règle deux, opération : ô douleur et tourment,
Qui mutera votre corps, diminue votre talent.
Règle trois, décès : à condition de prévenir,
Deux semaines d'avance, il faut son successeur instruire.
Règle quatre, quantité : jamais assez, toujours trop,
Règle cinq, qualité : perfection, et rien de sot.
Règle six, conseil du patron : avalez la couleuvre,
Et les jours seront calmes, sans qu'aucune ombre s'ouvre.
Règle sept, mort un vingt-neuf février : dédommagement exigé,
Règle huit, le patron a toujours raison proclamé.
Et règle neuf, si par malheur il se trompe ?
Référez-vous à la huit, et pleurez, pauvre trompe.
(Il se frappe le front, désespéré)
Hélas ! quel monde cruel, quelle injustice raffinée,
Allons donc travailler, et peut-être y succomberai-je en vérité.
Acte II, Scène I - Le labeur quotidien
(Un vaste bureau. Des piles de dossiers montent jusqu'au ciel.
Jean-Baptiste travaille avec une ardeur fiévreuse.
Le Patron l'observe, bras croisés, un sablier à la main.)
Le Patron :
Avancez, Jean-Baptiste, avancez sans détour,
Car le temps, voyez-vous, nous presse nuit et jour.
Mais sachez bien ceci, règle claire et notoire :
Ce que vous faites là. vous deviez l'avoir fait hier soir.
Jean-Baptiste :
Oui, maître, je m'active, je double mon effort,
Je travaille à demain avant même d'être mort.
Voici trois rapports faits, quatre autres commencés,
Et mon âme au passage, légèrement froissée.
Le Patron :
Légèrement ? Voilà bien un mot trop indulgent.
Il faut qu'elle soit brisée, nette, efficacement.
Car la règle est précise, et je la tiens de haut :
Peu importe combien, ça ne sera jamais trop.
Jean-Baptiste :
J'en conviens, cher patron, j'ajoute et je recommence,
Je corrige un soupir, j'efface une pensée.
La qualité, dit-on, doit frôler l'absolu,
J'ai donc refait ce point. vingt-sept fois, et plus.
Le Patron (scrutant le document) :
Hmm... C'est presque parfait, ce qui me rend furieux.
Car le presque, voyez-vous, est l'ennemi des dieux.
Reprenez donc la ligne, la marge et la virgule,
Et souriez un peu moins : votre joie me bouscule.
Jean-Baptiste (s'inclinant) :
Pardonnez mon sourire, il m'a échappé par erreur,
Je tâcherai demain d'afficher plus de peur.
J'avale ma couleuvre, selon votre conseil,
Avec un peu d'eau tiède, pour mieux passer l'appareil.
Le Patron :
Fort bien ! Voilà l'esprit que j'aime voir ici :
Soumis, discret, poli, et légèrement blêmi.
Souvenez-vous toujours, gravez-le dans votre raison :
J'ai raison quand j'ai tort, et tort quand j'ai raison.
Jean-Baptiste (à part) :
Ô logique admirable, ô science du pouvoir,
Qui transforme le bon sens en simple accessoire.
(Le Patron frappe dans ses mains.)
Le Patron :
Assez parlé ! Travaillez ! Le rendement s'effondre.
Jean-Baptiste :
Oui, maître, je m'y mets, je cours, je vole, je sombre.
(Il se remet à travailler frénétiquement.)
Mon coeur bat la cadence, un rythme soutenu,
Il suit l'horloge interne du service du menu.
Si mon corps proteste, je l'invite au silence :
Ici, même la fatigue doit faire acte de présence.
(Le jour décline.)
Jean-Baptiste :
Le soir tombe déjà... Quelle étrange surprise,
J'ai travaillé si vite que la nuit m'a prise.
Je rentre, cher patron, pour mieux revenir demain,
Si mon coeur, par hasard, tient encore le chemin.
(Il sort, chancelant, tandis que le Patron coche une case.)
Le Patron (seul) :
Excellent employé... Jusqu'à preuve du contraire.
(Rideau.)
Acte III, Scène I - Le drame
(Chez lui. Jean-Baptiste entre, courbé, le teint livide, tenant encore ses papiers de travail.)
Jean-Baptiste :
Enfin me voilà chez moi, saint refuge du soir,
Où l'on peut s'écrouler sans remplir de devoir.
Ah ! que mon coeur se plaint, que mon pouls fait la grève,
On dirait qu'il réclame un congé. sans relève.
(Il s'assoit, haletant.)
Mon souffle est en retard, mon thorax en rébellion,
Aurais-je oublié de lire l'avenant au règlement ?
Car s'il est interdit d'être malade au bureau,
Peut-être est-ce permis de mourir au repos ?
(Il se lève, chancelle.)
Ô coeur ! Modère un peu ce zèle intempestif,
Tu bats comme un employé trop productif !
Rappelle-toi la règle quatre, et sois raisonnable :
Jamais assez, disaient-ils. mais là, c'est déplorable.
(Il porte la main à sa poitrine.)
Ah ! je sens dans ma chair une vive sommation,
Une alarme sans chef, sans autorisation.
Mon coeur fait sécession, il rompt le contrat,
Sans préavis écrit... quel scandale, ma foi !
(Il tombe à genoux.)
Dois-je prévenir mon patron ? Deux semaines à l'avance ?
Hélas ! la mort, ce jour, ne m'a laissé aucune chance.
Et si je décède ici, sans badge ni rapport,
Sera-ce une absence injustifiée, même mort ?
(Il tente de rire.)
Ha ! je vois déjà l'avis, rédigé froidement :
« Décès non conforme au règlement ».
Car mourir d'une crise, sans passer par la case,
C'est nuire à la production et troubler l'open-space.
(Il s'effondre sur un fauteuil.)
Ô règles adorées, tyrans bien ordonnés,
Vous survivrez sans moi, je m'en suis assuré.
Mais dites-moi au moins, par charité suprême,
Si l'on me paiera l'heure où je rends l'âme même ?
(Un dernier sursaut.)
Ah ! si je meurs ce soir, par un sort singulier,
Quel jour sommes-nous donc ?. Vingt-neuf février ?
Misère ! Ô ciel cruel, ô calendrier traître,
Ma mort coûtera cher à celle qui doit me survivre peut-être !
(Il soupire profondément.)
Adieu, travail chéri, adieu noble souffrance,
Je pars sans cotiser à ma propre délivrance.
Et si l'on me renvoie demain, de façon posthume,
Qu'on sache au moins ceci : je meurs. mais je m'assume.
(Il meurt. Long silence. Puis un papier tombe de sa poche.)
Voix du Choeur (hors scène) :
Il est mort sans permis, sans formulaire signé,
Même la faucheuse en reste un peu désappointée.
(Rideau.)
Acte IV, Scène I - L'absurde bureaucratie
(Le lendemain, le patron lit le registre)
Patron :
Ah ! Jean-Baptiste n'est point venu... hélas ! renvoyé !
Même mort, le règlement doit être appliqué.
(La veuve, Madame B., entre en scène, en pleurs)
Veuve :
Mon époux est parti, mon coeur en mille éclats,
Et vous osez parler de renvoi, ô trépas ?
Patron :
Les cotisations non payées ? Pas d'assurance, ma chère,
Et puisqu'il est mort le vingt-neuf février, mille dollars à notre ère.
Veuve (désespérée) :
Rien ! Ni argent, ni justice, ni consolation,
Je reste au bord du gouffre, naufragée, sans raison.
Épilogue - Le commentaire moral
Choeur :
Ainsi vont nos vies, sous la règle tyrannique,
La mort elle-même n'échappe pas au lois bureaucratiques.
Riez, spectateurs, mais n'oubliez jamais,
Que sous l'apparence des normes, l'homme est sacrifié.