Les tunnels d'Afrique
Auteur :
Sylvain Maltais
Sylvain Maltais
Date de publication :
7 juillet 2020
7 juillet 2020
Le désert africain n'est pas un vide.
Il ne l'a jamais été.
Sous son apparente immobilité, sous la peau craquelée de ses dunes et la pierre brûlante de ses plateaux, il respire lentement, comme un animal trop ancien pour être compris. C'est là, dans ce monde de sable et de silence, que Thomas Boisclair avait choisi de s'enfoncer, encore et encore, avec une obstination presque douloureuse, guidé par une frustration qui lui collait à l'âme comme une poussière impossible à laver.
Thomas était un homme double, à l'image des phénomènes qu'il étudiait. Géophysicien par formation, sismologue par vocation, il passait sa vie à écouter la Terre parler dans une langue que presque personne ne comprenait. Les ondes, les vibrations, les murmures enfouis à des kilomètres sous la surface étaient pour lui des phrases inachevées, des promesses de vérité sans cesse ajournées. Pourtant, malgré des années de recherches, de publications respectées et de missions financées par de prestigieuses institutions, il demeurait insatisfait. Quelque chose manquait. Quelque chose résistait.
Il roulait seul dans sa Jeep fatiguée, sillonnant les pistes improbables qui découpaient le désert comme des cicatrices. Le moteur grondait faiblement, avalé par l'immensité, tandis que la chaleur faisait vibrer l'air jusqu'à le rendre presque liquide. À chaque arrêt, Thomas descendait, ajustait ses jumelles, scrutait l'horizon comme s'il espérait voir le désert cligner des yeux et avouer enfin son secret.
Les premiers indices étaient apparus presque par accident.
Des géologues, invités pour une mission d'identification de structures anormales détectées par imagerie satellite, avaient mis au jour des formations stupéfiantes : des tunnels parfaitement cylindriques, d'un diamètre constant, s'étendant sur des distances invraisemblables, parfois sur plusieurs dizaines, voire centaines de kilomètres. Leur rectitude était troublante. Aucun effondrement, aucune variation. Comme tracés à la règle, avec une précision que ni l'érosion naturelle ni les mouvements tectoniques ne pouvaient expliquer.
Thomas avait immédiatement été convoqué.
Sur place, il avait installé ses appareils sismographes avec un soin presque cérémoniel. Les capteurs pénétraient le sable comme des aiguilles dans la peau d'un géant endormi. Il attendait, écoutait, enregistrait. Les données défilaient, complexes, fascinantes... et profondément dérangeantes. Les tunnels semblaient absorber certaines ondes, en amplifier d'autres. Ils n'étaient pas des vides inertes. Ils interagissaient.
Plus troublant encore, certaines structures semblaient se prolonger sous d'anciennes rivières asséchées, comme si ces cours d'eau n'avaient été que des reflets tardifs d'un réseau plus ancien, plus profond. Des études complémentaires révélèrent même des galeries souterraines communiquant, par des chemins invisibles, avec le bassin méditerranéen. L'eau, autrefois, avait circulé là. Ou peut-être quelque chose d'autre.
Les hypothèses se succédaient, s'effondraient, renaissaient sous d'autres formes. Projet militaire ultra-secret ? Vestige d'une civilisation disparue, technologiquement avancée ? Intervention extra-terrestre ? Les discussions devenaient parfois tendues, presque fébriles, dans les tentes-laboratoires battues par le vent nocturne. Thomas, lui, se taisait de plus en plus. Il sentait que la réponse n'était pas dans les livres, ni dans les bases de données.
Alors il fit ce que la science hésite parfois à faire : il écouta les hommes autant que la Terre.
Il quitta les campements officiels et alla à la rencontre des tribus locales. Autour des feux, sous des ciels si vastes qu'ils semblaient irréels, il posa des questions aux anciens avec une humilité nouvelle. Les anciens parlaient lentement, pesant chaque mot comme une offrande. Ils évoquaient des légendes murmurées depuis des générations : des chants dans le sable, des grondements nocturnes, des dunes qui semblaient se déplacer seules. Certains parlaient de «bêtes profondes», d'esprits marins exilés sous la terre lorsque le monde avait changé.
Thomas sentit alors un frisson le parcourir.
Guidé par ces récits, il s'enfonça plus loin encore, vers une troisième région, plus reculée, plus hostile, un désert si ancien qu'il semblait antérieur à toute mémoire humaine. Là, les instruments s'affolèrent. Les sismographes enregistrèrent des mouvements réguliers, rythmés, presque biologiques. Les tunnels étaient partout, plus nombreux, plus vastes, et parfois... récents.
La révélation s'imposa à lui lentement, douloureusement, comme une vérité trop grande pour être acceptée d'un seul coup.
Ces tunnels n'étaient pas des oeuvres mortes.
Ils étaient vivants.
Sous les sables d'Afrique évoluait une espèce inconnue, colossale, silencieuse, d'une intelligence peut-être primitive, peut-être infiniment autre. Des créatures semblables aux orques, mais adaptées à la densité du sable comme ces dernières l'étaient à celle de l'eau. Elles nageaient dans la terre comme dans un océan figé, sculptant des galeries parfaites au fil de migrations millénaires.
Le désert n'était pas vide.
Il était un océan oublié.
Thomas resta longtemps immobile, seul face à cette compréhension vertigineuse. Sa frustration s'évanouit, remplacée par un respect profond, presque sacré. Il comprit que certaines vérités ne demandent pas à être dominées, mais simplement reconnues.
Et sous le ciel africain, tandis que le sable murmurait doucement, Thomas Boisclair sut que la Terre n'avait pas fini de parler - et que l'humanité n'avait encore appris qu'à écouter la surface.