Peur bleu
Auteur :
Sylvain Maltais
Sylvain Maltais
Date de publication :
29 mars 1994
29 mars 1994
La nuit dernière, le film d'horreur continuait de tourner derrière mes paupières comme une pellicule maudite. Les images s'y mêlaient aux battements de mon coeur, trop forts, trop rapides. Chaque bruit du moteur de l'autobus devenait une respiration étrangère, chaque cahot un sursaut de violence à venir. Mon esprit, prisonnier de l'ombre, se gorgeait de visions funestes : des mains invisibles, une fin sans témoins, le corps réduit au silence. La nuit, complice, semblait se pencher vers moi.
Il était là. Assis à quelques bancs. Immobile. Son regard, je le sentais sur ma nuque comme une lame froide. Il s'avança d'un siège, puis d'un autre, et ce simple mouvement fit vaciller le peu de raison qu'il me restait. Son visage portait les stigmates de mille crimes inventés : traits durs, sourire rare, silhouette trouble. Je me persuadai qu'il descendrait bientôt. Mais les arrêts passaient, vides, avalés par l'obscurité, et lui demeurait. Les secondes s'étiraient, lourdes comme des gouttes de sang prêtes à tomber.
Je pris mon courage à deux mains et levai enfin les yeux. Nos regards se croisèrent. Dans les miens, la peur devait luire comme une bougie mourante. Lui inclina légèrement la tête, esquissa un salut presque poli, puis sourit. Ce sourire me glaça. J'y lus tout ce que la peur voulait y inscrire : le masque des prédateurs, le rituel muet avant la chute. Je détournai les yeux, cherchant refuge ailleurs, n'importe où.
Sur le banc devant moi reposait un journal froissé, oublié comme un avertissement. Les lettres noires criaient : «Le meurtrier en série court toujours !» Le monde se rétracta autour de cette phrase. Il ne faisait plus aucun doute : il était là pour moi. Mon imagination, ivre de terreur, le métamorphosa en monstre de cinéma, scie invisible prête à rugir, spectre échappé d'un roman trop sombre pour être refermé. L'autobus devenait un cercueil roulant, et moi, son offrande.
Deux arrêts encore. Puis le mien. Descendre signifiait m'offrir à la nuit. Rester, peut-être, retarder l'inévitable. Mon quartier n'avait plus de lumière : les lampadaires, morts depuis des jours, laissaient la rue à la merci des ombres. Qui verrait ? Qui entendrait ? Dans l'autobus, nous n'étions que quatre âmes : le chauffeur, indifférent ; un passager frêle, presque transparent ; lui... et moi. Aucune protection réelle, seulement des présences fantômes.
L'arrêt arriva. Le moment trancha comme une faux. J'attendis jusqu'à la dernière seconde, puis je bondis vers la sortie, le coeur battant à rompre. Je descendis sans me retourner. L'air nocturne me mordit le visage. Derrière moi, une voix surgit :
- Attends ! Attends ! Tu as oublié quelque chose !
Mon sang se figea. Bien sûr. Le piège parfait. Je refusai de ralentir. Mes pas s'accélérèrent. Puis les siens. Il courait. Alors je courus aussi, fuyant la silhouette qui se rapprochait, la nuit qui m'avalait, et cette certitude affreuse que le vrai monstre n'était peut-être pas derrière moi... mais bien dans l'obscurité de mes pensées, désormais lancée à mes trousses.