Abe Kobo
Abe Kobo (1924-1993) est un romancier, nouvelliste et auteur dramatique japonais parmi les plus importants du XXe siècle. Il est surtout connu pour son roman la Femme des sables (Suna no onna), oeuvre majeure de la littérature japonaise moderne qui lui a valu une renommée internationale. Son univers littéraire, souvent marqué par l'absurde, l'aliénation et la quête d'identité, lui a permis de développer un style original qui continue d'influencer de nombreux écrivains et dramaturges à travers le monde.
De l'enfance chinoise au Japon déchiré
Né à Tokyo sous le nom d'Abe Kimifusa, dit Abe Kobo, il passe cependant la majeure partie de son enfance à Moukden, aujourd'hui appelée Shenyang, alors capitale de la Mandchourie occupée par le Japon. Son père, médecin et professeur de médecine, y exerce son métier et y enseigne dans un établissement universitaire. Jusqu'à l'âge de dix-sept ans, le futur écrivain ne connaît pratiquement pas le Japon autrement qu'à travers les manuels scolaires, les récits familiaux et les images qu'il se forge dans son imagination. Cette enfance passée loin de son pays natal nourrit très tôt chez lui un sentiment d'étrangeté et de déracinement.
À l'adolescence, son père l'envoie finalement au Japon afin qu'il entreprenne des études de médecine. Après les vastes paysages de Mandchourie et les étendues presque désertiques qui ont marqué son enfance, il découvre un pays tendu par les préparatifs de guerre et profondément transformé par les événements politiques de l'époque. Ce retour dans une patrie qu'il connaît à peine provoque chez lui un profond choc culturel et psychologique. Il ressent alors une véritable fracture intérieure ainsi qu'une perte d'identité qui deviendront plus tard des thèmes centraux de son oeuvre littéraire. En 1944, il interrompt ses études pour retourner en Mandchourie. Lorsqu'il arrive à Moukden, la ville est durement touchée par les conséquences du conflit mondial et présente l'aspect d'un immense champ de ruines. Peu après, son père succombe au choléra, événement tragique qui marque profondément le jeune homme.
Les débuts d'une vocation
De retour au Japon en 1946, Abe Kobo doit faire face à des conditions de vie particulièrement difficiles. Comme beaucoup de Japonais dans l'immédiat après-guerre, il connaît la pauvreté et l'incertitude. Malgré ces difficultés matérielles, il reprend ses études universitaires et obtient finalement son diplôme de médecine en 1948. Toutefois, bien qu'il soit officiellement médecin, il choisit de ne jamais exercer cette profession, préférant consacrer son énergie à l'écriture et à la création artistique.
Depuis plusieurs années déjà, la littérature occupe une place importante dans sa vie. Il publie d'abord un recueil de poésie à compte d'auteur en 1947, révélant son intérêt pour l'expérimentation littéraire et les formes nouvelles d'expression. Peu après, il se tourne vers la prose et rédige plusieurs récits qui attirent rapidement l'attention de la critique. Sa nouvelle le Cocon rouge (Akai Mayu, 1950) connaît un accueil favorable, tout comme son recueil les Murs (Kabe, 1951). Ces deux ouvrages sont récompensés par des prix littéraires, consacrant l'émergence d'un jeune écrivain talentueux dont l'originalité commence déjà à se distinguer sur la scène culturelle japonaise.
Entre trotskisme et surréalisme
Écrivain profondément engagé dans les débats intellectuels de son époque, Abe Kobo participe activement à la vie politique japonaise de l'après-guerre. Il adhère au Parti communiste japonais et milite avec conviction pendant plusieurs années. Cependant, ses positions personnelles et son indépendance d'esprit l'amènent à entrer en conflit avec la ligne officielle du parti, ce qui conduit finalement à son exclusion pour « déviation trotskiste ». Cette expérience renforce sa méfiance à l'égard des idéologies rigides et nourrit sa réflexion sur la liberté individuelle.
Parallèlement à son activité politique, il développe une importante carrière théâtrale. En 1967, il fonde sa propre troupe de théâtre, destinée à mettre en scène ses créations dramatiques. Pour cette compagnie, il écrit plusieurs pièces marquées par une inspiration marxiste et une critique sociale souvent acerbe, parmi lesquelles Toi aussi tu es fautif (Omae ni mo tsumi ga aru, 1965) et les Amis (Tomodachi, 1967). Durant cette même période, il fréquente également des artistes et intellectuels proches du mouvement surréaliste inspiré par André Breton. Fasciné par l'exploration de l'inconscient et par les formes littéraires expérimentales, il devient en outre le disciple du romancier Ishikawa Jun. La rencontre entre engagement politique, influences surréalistes et recherche formelle contribue à façonner l'univers singulier qui fera d'Abe Kobo l'une des figures majeures de la littérature japonaise contemporaine.