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Ajar, Émile

Ajar, Émile est le plus célèbre des pseudonymes utilisés par l'écrivain français Romain Gary. Créé en 1974, ce nom d'emprunt est à l'origine de l'une des plus remarquables mystifications littéraires du XXe siècle. Sous cette identité fictive, Gary publie plusieurs romans sans révéler sa véritable personnalité et parvient même à tromper durablement les critiques, les éditeurs, les journalistes et le monde littéraire tout entier. Grâce à cette supercherie soigneusement organisée, il réussit un exploit sans précédent dans l'histoire des lettres françaises : obtenir une seconde fois le prestigieux prix Goncourt, distinction qui, selon le règlement, ne peut être attribuée qu'une seule fois à un même auteur.

L'aventure commence avec la publication de Gros-Câlin en 1974. Ce roman, signé Émile Ajar, attire immédiatement l'attention par son ton original, son humour décalé et sa langue inventive. Les critiques y voient l'oeuvre d'un jeune écrivain talentueux, très différent du romancier expérimenté et reconnu qu'est alors Romain Gary. Personne ne soupçonne que les deux auteurs ne font en réalité qu'un.

L'année suivante paraît La Vie devant soi (1975), qui connaît un succès considérable auprès du public et de la critique. Ce roman raconte l'histoire émouvante de Momo, un jeune garçon élevé par Madame Rosa, ancienne prostituée juive survivante des camps nazis. L'ouvrage séduit par sa tendresse, son humanité et son regard original sur les exclus de la société. En 1975, il reçoit le prestigieux Prix Goncourt.

Cette récompense provoque un véritable événement dans le monde littéraire. Romain Gary avait déjà obtenu le prix Goncourt en 1956 pour son roman Les Racines du ciel. Si l'identité d'Ajar avait été connue, le jury n'aurait évidemment pas pu lui attribuer une seconde fois cette distinction. La mystification fonctionne donc parfaitement et personne ne découvre alors la vérité.

Pour rendre son personnage plus crédible, Gary met en place un dispositif particulièrement élaboré. Il demande à son petit-cousin, Paul Pavlowitch, d'incarner publiquement Émile Ajar. Pavlowitch accepte de jouer le rôle du mystérieux auteur auprès des journalistes, des éditeurs et des lecteurs. Il accorde des interviews, participe à des rencontres et entretient volontairement le mystère autour de sa personnalité. Grâce à cette collaboration, la supercherie gagne encore en vraisemblance.

Après La Vie devant soi, Émile Ajar publie Pseudo (1976), ouvrage singulier qui brouille davantage les pistes. Ce texte, volontairement déroutant, joue avec les thèmes de l'identité, du mensonge et de la folie. Certains critiques commencent alors à soupçonner qu'il existe derrière Ajar une histoire complexe, mais personne ne parvient à identifier avec certitude Romain Gary comme l'auteur véritable.

En 1979 paraît L'Angoisse du roi Salomon, dernier grand roman signé Émile Ajar. Comme les ouvrages précédents, il met en scène des personnages marginaux, attachants et profondément humains. Le livre confirme le talent de cet auteur supposé nouveau venu et renforce encore son succès auprès du public.

Pendant toute cette période, la critique littéraire oppose souvent les oeuvres d'Ajar à celles de Gary. Certains spécialistes considèrent même qu'Ajar est plus moderne, plus libre et plus inventif que Gary. Cette situation amuse profondément ce dernier, qui assiste à ces débats tout en gardant le secret sur son identité. La réussite de la mystification démontre sa capacité à renouveler son style et à échapper aux étiquettes que le monde littéraire lui avait attribuées.

La vérité ne commence à émerger que dans les dernières années de la vie de Gary. Des rumeurs circulent, des enquêtes sont menées et plusieurs observateurs relèvent des ressemblances stylistiques entre les oeuvres des deux auteurs. Toutefois, aucune preuve décisive ne permet encore de résoudre l'énigme.

Le mystère est définitivement levé après le suicide de Romain Gary en décembre 1980. Peu après sa mort paraît un texte posthume intitulé Vie et mort d'Émile Ajar (1981). Dans ce document, souvent présenté comme son testament littéraire, Gary révèle lui-même l'ensemble de la supercherie et explique en détail les raisons qui l'ont conduit à inventer ce personnage.

Selon lui, la création d'Émile Ajar répondait d'abord à un besoin de liberté. Devenu un écrivain célèbre, admiré mais aussi enfermé dans une image publique très forte, il éprouvait le désir d'échapper à sa propre réputation. Le pseudonyme lui permettait de repartir de zéro, comme un jeune auteur inconnu, sans être jugé à travers le prisme de sa célébrité passée.

Gary explique également qu'il souhaitait retrouver l'excitation de ses débuts littéraires. Après plusieurs décennies de succès, il éprouvait le besoin de revivre l'aventure de la découverte, de l'incertitude et de la conquête d'un nouveau public. Émile Ajar représentait ainsi une seconde naissance artistique et une manière de défier les conventions du monde littéraire.

Cette mystification demeure aujourd'hui l'un des épisodes les plus célèbres de l'histoire des lettres françaises. Elle témoigne à la fois de l'habileté de Romain Gary, de son humour, de son goût pour les masques et de sa réflexion profonde sur l'identité de l'écrivain. Plus qu'une simple plaisanterie, l'affaire Ajar constitue une véritable expérience littéraire qui interroge la relation entre l'auteur, son oeuvre et le regard du public.

Par son ampleur et sa réussite, le cas d'Émile Ajar reste unique. Il a permis à Romain Gary d'occuper une place singulière dans la littérature française : celle d'un écrivain qui a réussi à se réinventer complètement sous une autre identité et à tromper pendant plusieurs années l'ensemble du monde littéraire, tout en produisant quelques-uns de ses romans les plus admirés.



Dernière mise à jour : Samedi, le 14 avril 2026