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Alfieri, Vittorio

Alfieri, Vittorio (1749-1803), poète, dramaturge et penseur italien, fut l'une des figures les plus importantes de la littérature italienne de la fin du XVIIIe siècle. Considéré comme le rénovateur de la tragédie italienne moderne, il joua également un rôle majeur dans l'éveil du sentiment national italien. Son oeuvre, profondément marquée par l'exaltation de la liberté individuelle et par la dénonciation de la tyrannie, inspira plusieurs générations de patriotes et contribua à préparer le mouvement d'unification nationale connu sous le nom de Risorgimento. Son influence dépassa largement le cadre littéraire pour toucher la pensée politique et civique de l'Italie moderne.

Le comte Vittorio Alfieri naquit à Asti le 16 janvier 1749, dans une famille aristocratique aisée. Orphelin de père dès son plus jeune âge, il reçut une éducation conforme à son rang et fut envoyé au prestigieux collège militaire de Turin. Malgré cette formation rigoureuse, il se sentit rapidement à l'étroit dans le cadre disciplinaire qui lui était imposé. Il développa très tôt un tempérament indépendant, passionné et parfois tourmenté, qui marquera profondément sa vie comme son oeuvre.

À l'âge de dix-sept ans, héritier d'une fortune considérable, il entreprit une série de voyages à travers l'Europe. Ces déplacements le conduisirent notamment en France, en Allemagne, en Scandinavie, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne. Ces séjours lui offrirent une ouverture intellectuelle exceptionnelle et lui permirent de comparer les institutions politiques des différents pays. L'Angleterre, avec ses traditions parlementaires et ses libertés publiques, exerça sur lui une impression particulièrement forte. Il y découvrit un modèle politique qu'il opposera constamment aux régimes absolutistes de son temps.

Durant cette période de voyages, Alfieri prit également conscience des limites de son instruction. Il jugeait sa formation scolaire insuffisante et entreprit un vaste programme d'auto-éducation. Il lut avec passion les auteurs de l'Antiquité ainsi que les grands penseurs modernes. Les oeuvres de Plutarque, Nicolas Machiavel, Montesquieu, Voltaire et Jean-Jacques Rousseau nourrirent sa réflexion politique et littéraire.

C'est à son retour à Turin qu'il décida de se consacrer à la littérature. Cette décision constitua pour lui une véritable vocation. Sa première tragédie, Cléopâtre (1774), fut accueillie avec enthousiasme par le public et révéla immédiatement son talent dramatique. Encouragé par ce succès, il choisit d'abandonner la vie mondaine pour se consacrer presque exclusivement à l'écriture.

Son ambition était considérable : il souhaitait redonner à la tragédie italienne la grandeur qu'elle avait perdue depuis plusieurs siècles. À cette époque, le théâtre tragique occupait une place relativement secondaire dans la littérature italienne. Alfieri entreprit donc de lui rendre sa dignité en s'inspirant à la fois des auteurs antiques et des grands tragédiens français.

En 1776, il s'installa à Florence afin de perfectionner sa maîtrise de la langue italienne. En effet, dans les milieux aristocratiques piémontais où il avait grandi, le français était largement utilisé. Soucieux de devenir un véritable écrivain national italien, il se plongea dans l'étude approfondie de la littérature classique italienne. Il lut avec admiration Dante Alighieri, Pétrarque et L'Arioste, dont l'influence se retrouve dans son style exigeant et vigoureux.

À Florence, il fit également une rencontre décisive : celle de Louise de Stolberg-Gedern, connue sous le titre de comtesse d'Albany. Cette femme cultivée et brillante devint sa compagne et son principal soutien intellectuel. Leur relation dura jusqu'à la mort du poète. Grâce à elle, Alfieri trouva une stabilité affective qui lui permit de se consacrer pleinement à son travail littéraire.

Sous son influence, il adopta un mode de vie plus discipliné et plus austère. L'écrivain autrefois porté à l'agitation et aux voyages incessants se transforma en un auteur méthodique, entièrement dévoué à son oeuvre. Cette période fut la plus féconde de sa carrière.

Parmi les dix-neuf tragédies qu'il composa, Saül (1782) est généralement considérée comme son chef-d'oeuvre. Inspirée d'un épisode biblique, la pièce met en scène la jalousie et la chute du roi Saül face à David. À travers ce conflit, Alfieri explore les thèmes du pouvoir, de la solitude, de l'orgueil et de la destinée humaine. La profondeur psychologique du personnage principal fait de cette tragédie l'une des plus remarquables du théâtre italien.

D'autres tragédies importantes figurent également parmi ses réalisations : Philippe, Agamemnon, Antigone, Myrrha, Oreste ou encore Sophonisbe. Ces oeuvres s'inspirent souvent de l'histoire antique, de la mythologie grecque ou de récits bibliques. Toutefois, derrière ces sujets historiques ou légendaires, Alfieri aborde des questions universelles relatives à la liberté, au pouvoir et à la dignité humaine.

Les héros de ses tragédies sont fréquemment confrontés à des tyrans ou à des systèmes oppressifs. Refusant la soumission, ils préfèrent souvent le sacrifice ou la mort à la perte de leur liberté. Cette exaltation de l'indépendance personnelle constitue l'un des thèmes centraux de toute son oeuvre et explique en grande partie son influence sur les patriotes italiens du XIXe siècle.

Parallèlement à son activité dramatique, Alfieri développe une importante réflexion politique. Dans De la tyrannie (1777-1789), il condamne vigoureusement les régimes despotiques et affirme que la liberté est la condition indispensable de l'épanouissement humain. Pour lui, la tyrannie détruit non seulement les institutions mais également la dignité morale des individus.

Cette réflexion se poursuit dans Du Prince et des Lettres (1778-1786), où il soutient que la véritable création littéraire ne peut prospérer que dans un climat de liberté. Selon lui, les écrivains soumis au pouvoir politique risquent de perdre leur indépendance intellectuelle et leur honnêteté morale. Ces idées feront de lui une référence importante pour les penseurs libéraux du siècle suivant.

Son oeuvre politique témoigne également des bouleversements de son époque. Initialement favorable aux idéaux de liberté associés à la Révolution française, il se montre rapidement critique envers les violences révolutionnaires. Cette évolution se reflète dans son pamphlet Il Misogallo (« le Francophobe », 1798), où il dénonce les excès de la Révolution tout en demeurant attaché aux principes de liberté.

Outre ses tragédies et ses essais politiques, Alfieri écrivit près de trois cents poèmes inspirés de la tradition de Pétrarque, dix-sept satires, plusieurs comédies, ainsi que des journaux personnels rédigés entre 1774 et 1777. Ces textes offrent un éclairage précieux sur sa personnalité complexe et sur son évolution intellectuelle.

Son oeuvre autobiographique, Ma vie (Vita), publiée en 1803, est aujourd'hui considérée comme l'une des grandes autobiographies de la littérature italienne. Écrite avec franchise et passion, elle retrace son parcours personnel, ses doutes, ses ambitions et ses combats intellectuels. Ce texte contribue largement à la connaissance de l'homme derrière l'écrivain.

Vittorio Alfieri s'éteint à Florence le 8 octobre 1803. Sa disparition marque la fin d'une carrière exceptionnelle qui a profondément influencé la littérature italienne. Ses contemporains le considéraient déjà comme l'un des plus grands dramaturges de leur époque.

Aujourd'hui, Alfieri est reconnu comme l'un des principaux précurseurs du nationalisme italien moderne. Son exaltation de la liberté, son rejet de la tyrannie et son attachement à la langue italienne ont contribué à faire de lui une figure emblématique du Risorgimento. Son oeuvre continue d'être étudiée non seulement pour ses qualités littéraires, mais aussi pour son importance dans l'histoire des idées politiques et dans la formation de la conscience nationale italienne.



Dernière mise à jour : Samedi, le 14 avril 2026