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Béjart, Maurice

Maurice Béjart (1927-2007) est un danseur, chorégraphe et créateur français dont l'influence sur la danse contemporaine du XXe siècle est considérable. Figure centrale de la modernisation du ballet en Europe, il a profondément bouleversé les codes traditionnels de la danse académique en introduisant une approche plus théâtrale, plus accessible et résolument tournée vers les problématiques humaines et sociales de son époque. Par son oeuvre abondante et son rayonnement international, il a contribué à faire évoluer la perception du ballet, en le sortant des cadres élitistes pour l'ouvrir à un public beaucoup plus large.

Quelques semaines avant sa disparition, Maurice Béjart, qui avait engagé des démarches pour obtenir la nationalité belge, adresse une lettre dans laquelle il exprime son attachement profond à la Belgique. Il y affirme vouloir « officialiser cette relation indéfectible » avec le pays où il a vécu près de trente ans et où il a créé une grande partie de ses oeuvres majeures. Il manifeste également le souhait que les ouvrages de référence le présentent comme « Maurice Béjart, chorégraphe belge », considérant ce pays comme son véritable foyer artistique et spirituel. Cette revendication témoigne de l'importance de la Belgique dans son parcours et dans l'évolution de son langage chorégraphique.

Premiers essais

Né à Marseille sous le nom de Maurice Berger, il est le fils du philosophe Gaston Berger. Dans un premier temps, il suit des études de psychologie et d'esthétique philosophique, ce qui influence durablement sa réflexion sur l'art, le corps et la représentation. Toutefois, sa rencontre avec la danse scénique, notamment après avoir assisté à une représentation de Serge Lifar, déclenche chez lui une vocation irréversible : il décide alors de devenir chorégraphe.

Il se forme successivement à l'Opéra de Marseille puis à l'Opéra de Paris, où il acquiert une solide base technique. Son apprentissage est enrichi par le travail auprès de grandes figures de la danse, telles que Lioubov Egorova, Madame Rousanne, Léo Staats, Janine Charrat ou encore Vera Volkova. Il complète ensuite son parcours en intégrant plusieurs compagnies de danse moderne, notamment les Ballets de Paris de Roland Petit, l'International Ballet de Mona Inglesby à Londres, ainsi que la compagnie de Birgit Cullberg en Suède, qui joue un rôle important dans l'évolution de la danse narrative contemporaine.

En Suède, il réalise ses premiers essais chorégraphiques et signe notamment un pas de deux pour un film avec la danseuse Ellen Rasch, sur la musique de L'Oiseau de feu d'Igor Stravinski. Cette expérience marque une étape importante dans son évolution artistique, car elle lui permet d'explorer le lien entre danse et cinéma. En 1953, il devient chorégraphe des Ballets de l'Étoile, compagnie qui obtient le Prix de la critique en 1957 après le succès de Prométhée, et qui devient par la suite le Ballet-Théâtre de Paris, consolidant ainsi sa réputation naissante.

Rompre avec le classicisme

En 1955, Maurice Béjart découvre la musique concrète, notamment les travaux de Pierre Schaeffer et de Pierre Henry, ce qui provoque une rupture décisive avec les conventions de la danse académique. Il crée alors Symphonie pour un homme seul, qu'il considère comme sa première véritable oeuvre chorégraphique majeure. Bien que certains éléments techniques du ballet classique soient encore présents, il impose progressivement une nouvelle esthétique fondée sur le dépouillement scénique, le refus des costumes traditionnels et une modernité visuelle affirmée.

Son univers chorégraphique s'articule autour de thèmes existentiels, notamment celui de la condition humaine, qui devient l'un de ses motifs récurrents. Entre 1955 et 1960, ses créations, jugées trop audacieuses par une partie du public parisien, sont souvent rejetées, ce qui le contraint à produire ses oeuvres en dehors de la capitale. Ne bénéficiant pas du soutien institutionnel nécessaire en France, il doit présenter ses spectacles en province ou à l'étranger.

Ainsi, plusieurs oeuvres importantes voient le jour hors de Paris : Haut voltage (1956) est créé à Metz, Sonate à trois (1957) à Essen en Allemagne, et Équilibre (1959) à Berlin. Cette période d'itinérance contribue paradoxalement à renforcer son identité artistique, en l'exposant à des publics et des influences variés.

Le Ballet du XXe siècle

L'oeuvre Arcane II (1958), présentée lors de l'Exposition universelle de Bruxelles, attire l'attention de Maurice Huysman, directeur du théâtre royal de la Monnaie. Celui-ci lui propose alors de créer une nouvelle oeuvre pour sa compagnie. C'est dans ce contexte que Béjart présente en 1959 sa version du Sacre du printemps d'Igor Stravinski, adoptant un langage chorégraphique épuré, puissant et directement expressif.

Ce style, qui deviendra sa signature artistique, naît en partie de contraintes matérielles, notamment le manque de danseurs professionnels disponibles. Pourtant, cette limitation contribue à forger une esthétique nouvelle, basée sur l'énergie brute du mouvement et l'intensité dramatique. Le succès de cette oeuvre lui assure une reconnaissance internationale croissante.

À partir de 1960, il devient chorégraphe attitré du théâtre de la Monnaie de Bruxelles, fonction qu'il occupe jusqu'en 1987. Il y crée notamment Le Boléro (1961), sur la musique de Maurice Ravel, oeuvre emblématique dans laquelle un mouvement répétitif et progressif exprime une montée du désir et de la tension corporelle. Cette pièce devient l'un des symboles de son style chorégraphique.

Par la suite, il fonde le Ballet du XXe siècle, compagnie avec laquelle il collabore pendant plus de vingt-sept ans. Ensemble, ils produisent plus d'une centaine de créations, oscillant entre triomphes publics et controverses artistiques, notamment avec La Damnation de Faust (1964) ou L'Offrande chorégraphique (1971). En 1966, il crée Roméo et Juliette, inspiré de la musique d'Hector Berlioz.

En 1967, il est invité pour la première fois à présenter une oeuvre dans la cour d'honneur du Palais des Papes à Avignon, dans le cadre du Festival d'Avignon. Il y crée Messe pour le temps présent, sur une musique de Pierre Henry et un texte d'Hélder Pessõa Câmara, oeuvre marquée par une dimension rituelle et contemporaine. Cette création est dédiée à la mémoire de Patrick Belda, jeune danseur de sa compagnie décédé accidentellement, et illustre la capacité de Béjart à transformer l'émotion personnelle en spectacle universel.

Danser moins pour exprimer plus

Maurice Béjart cherche avant tout à établir des passerelles entre les civilisations, les époques, les systèmes de pensée et les individus qui les incarnent, considérant que l'art chorégraphique peut devenir un langage universel capable de relier les cultures entre elles. Profondément universaliste, il refuse toute limitation stylistique et passe avec une grande liberté du ballet dit « pur », fondé sur l'abstraction du mouvement et la structure musicale, à des formes plus narratives, symboliques ou spirituelles. Dans cette perspective, des oeuvres comme Pli selon pli (1975), La Luna (1984) ou Thalassa Mare Nostrum (1982) témoignent de son intérêt pour une écriture chorégraphique épurée, centrée sur la musicalité et la suggestion plutôt que sur la narration explicite.

Parallèlement, Béjart explore un univers plus mystique où apparaissent ses préoccupations religieuses, philosophiques et orientales, nourries par sa réflexion sur le sacré et sur la condition humaine. Des créations comme Bhakti (1971), Golestan ou le Jardin des Roses (1973), Cinq nô modernes d'après Mishima Yukio (1984) ou encore Dionysos (1984) illustrent cette recherche d'un lien entre le corps dansant et une dimension spirituelle transcendante. Dans ces oeuvres, le mouvement devient un vecteur de méditation, de rite et d'élévation symbolique, où la danse s'approche parfois de la cérémonie.

Il développe également le concept de « spectacle total », dans lequel la danse s'intègre à des dispositifs scéniques complexes empruntant au théâtre, à l'opéra et aux arts visuels. Ces créations mobilisent des moyens techniques importants, notamment des machineries spectaculaires et des dispositifs scénographiques imposants. Des oeuvres comme I Trionfi di Petrarca (1974), La Tentation de saint Antoine (1967), réalisée avec Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud au théâtre de l'Odéon, ou encore Wien, Wien, nur du allein (1982) illustrent cette volonté de fusion des arts dans une même expérience scénique globale.

L'ensemble de ses ballets est traversé par une idée centrale de communion, d'élan collectif et d'énergie partagée entre interprètes et spectateurs. Béjart cherche à créer une forme de participation émotionnelle intense, où tous les participants du spectacle semblent entraînés dans un même mouvement vital. Dans cette perspective, il considère ses créations comme de véritables liturgies modernes, des cérémonies incantatoires visant à atteindre une forme d'amour universel et absolu, dépassant les distinctions individuelles.

En 1970, il fonde l'école Mudra à Bruxelles, suivie en 1977 de Mudra-Afrique à Dakar, institution novatrice fondée sur un enseignement pluridisciplinaire. Cette école vise à former des artistes complets, capables de maîtriser non seulement la danse, mais aussi la musique, le théâtre, la conscience corporelle et l'expression artistique globale. Cette approche pédagogique repose sur l'idée que le danseur doit développer autant son intelligence physique que sa sensibilité intellectuelle, afin de nourrir une expression artistique profondément ancrée dans son rythme intérieur.

Le Béjart Ballet Lausanne

La transition entre le Ballet du XXe siècle et le Béjart Ballet Lausanne (BBL), fondé en 1987, s'effectue de manière progressive et presque continue, sans rupture esthétique majeure. Après la disparition de son proche collaborateur et danseur Jorge Donn en 1992, Maurice Béjart décide de restructurer sa compagnie, réduisant l'effectif à une trentaine de danseurs afin de favoriser une plus grande cohésion artistique et une plus forte intensité interprétative.

En septembre 1992, il fonde l'École-Atelier Rudra Béjart Lausanne, accueillant des élèves venus du monde entier. Cette institution repose sur une formation globale où la danse est étroitement liée à la musique, au théâtre, aux arts martiaux et à d'autres disciplines corporelles et artistiques. Dans une interview accordée au journal Le Monde en 2004, Béjart souligne l'importance fondamentale de cette école dans sa vie artistique, affirmant qu'il s'agit d'un lieu essentiel de rencontre entre générations et d'expérimentation continue. Il y décrit Rudra comme un mode de vie intellectuel et moral, permettant au danseur de trouver une place sociale active dans le monde contemporain.

Dans cette logique, il décide progressivement de ne plus autoriser la reprise de ses anciens ballets, estimant que certaines de ses oeuvres appartiennent à une époque révolue et ne correspondent plus à sa vision artistique actuelle. Il poursuit néanmoins une activité créatrice intense, dans laquelle il assume pleinement son rôle de « démiurge » humaniste, cherchant à renouveler sans cesse les formes de la danse.

Parmi les nombreuses oeuvres créées pour le Béjart Ballet Lausanne figurent Ring um den Ring (1990), inspiré de la Tétralogie de Richard Wagner, Le Mandarin merveilleux (1992) sur une musique de Béla Bartók, King Lear - Prospero (1994), À propos de Shéhérazade (1995), ainsi que Le Presbytère n'a rien perdu de son charme, ni le jardin de son éclat ! (1997), utilisant des musiques du groupe Queen et de Wolfgang Amadeus Mozart, avec la participation exceptionnelle de membres de Queen et d'Elton John sur scène.

Il poursuit ensuite avec Mutationx (1998), La Route de la soie (1999), Le Manteau (1999) et Enfant-Roi et la Lumière des eaux (2000), créé à Versailles. En 2002, il fonde une nouvelle troupe destinée aux jeunes danseurs, la Compagnie M, avec laquelle il crée Mère Teresa et les enfants du monde (2002). Ses dernières oeuvres incluent Ciao Federico (2003), hommage à Federico Fellini, L'Art d'être grand-père (2004), coécrit avec ses danseurs, L'Amour-la Danse (2005), Zarathoustra, le Chant de la danse (2006), ainsi que La Vie du danseur racontée par Zig et Puce (2006). Peu avant sa mort, il prépare encore Le Tour du monde en 80 minutes, dont la première devait avoir lieu en décembre 2007.

Avec près de 200 chorégraphies à son actif, Maurice Béjart a profondément marqué l'histoire de la danse européenne contemporaine, et plusieurs de ses élèves, tels que Dominique Bagouet, Maguy Marin ou Anne Teresa De Keersmaeker, ont poursuivi et renouvelé cet héritage.

Théâtre, opéra

Outre ses grandes oeuvres scéniques déjà mentionnées, Maurice Béjart s'est également illustré dans le domaine du théâtre en mettant en scène plusieurs créations hybrides mêlant danse, texte et performance. Il réalise notamment La Reine verte en 1963 au théâtre Hébertot avec Maria Casarès, qualifiée de « spectacle total », ainsi que Les Plaisirs de l'île enchantée en 1980 à la Comédie-Française, regroupant plusieurs comédies de Molière. En 1992, il présente également A-6-Roc au théâtre Vidy de Lausanne, une oeuvre dont il est lui-même l'auteur du texte.

Dans le domaine lyrique, il participe activement à la mise en scène d'opéras, d'opérettes et de comédies musicales. Il signe notamment des mises en scène de La Traviata (1973) au théâtre royal de la Monnaie à Bruxelles, de Don Giovanni (1980) au Grand-Théâtre de Genève et de Salomé (1983) dans le même établissement, démontrant ainsi sa capacité à intégrer la danse dans des formes musicales et théâtrales variées.

Publications

Maurice Béjart a également développé une importante activité littéraire, consignant régulièrement ses réflexions, ses souvenirs, ses rêves et ses conceptions artistiques. Son premier ouvrage, un roman intitulé Mathilde, paraît en 1963. Par la suite, il publie plusieurs textes majeurs dans lesquels il approfondit sa vision de la danse et de la création artistique.

Parmi ses écrits figurent L'Autre Chant de la danse (1974), Un instant dans la vie d'autrui (1979), La Mort subite (1991), journal intime révélant ses réflexions personnelles, Le Ballet des mots (1994), La Vie de qui ? Mémoires (1996), ainsi qu'une Lettre à un jeune danseur (2001), dans laquelle il transmet son expérience et sa conception de l'art chorégraphique aux générations futures.



Dernière mise à jour : Samedi, le 14 avril 2026