Brown, Trisha
Trisha Brown (1936-2017) est une danseuse et chorégraphe américaine majeure, figure emblématique de la danse postmoderne et de ses développements aux États-Unis. Son travail a profondément transformé la conception du mouvement, de l'espace scénique et du rapport entre improvisation et composition chorégraphique.
La Judson Church
Née à Aberdeen dans l'État de Washington, Trisha Brown reçoit une formation initiale influencée par les techniques de Martha Graham, avant d'étudier également celles de Merce Cunningham, dont l'approche du mouvement abstrait et du hasard aura une influence déterminante sur son parcours. En 1956, elle fonde le département chorégraphique du Reed College à Portland, où elle commence à développer ses premières expérimentations pédagogiques et scéniques.
En 1961, elle s'installe à New York et participe activement aux performances organisées à la Judson Church, une église protestante devenue un lieu central de l'avant-garde artistique américaine. Cet espace accueille des plasticiens, danseurs et chorégraphes qui initient ce que l'on appelle la danse postmoderne américaine. Parmi les figures importantes de ce mouvement figurent Steve Paxton, Lucinda Childs, Robert Morris ainsi que le peintre Robert Rauschenberg, qui collaborera plus tard avec Trisha Brown sur plusieurs créations.
Dans le contexte de la Judson Church, la chorégraphie évolue vers une approche fondée sur la spontanéité, l'expérimentation et une forme de participation collective qualifiée de « démocratique », visant une libération du corps et des conventions techniques traditionnelles. Ces pratiques s'appuient en partie sur les recherches de Merce Cunningham, notamment l'abstraction du mouvement, l'usage du hasard et la construction par collage chorégraphique. Elles sont également nourries par les travaux d'improvisation développés par Ann Halprin, qui influencent fortement cette nouvelle génération de chorégraphes.
En 1970, Trisha Brown fonde la Trisha Brown Dance Company, structure qui lui permet de développer pleinement son langage chorégraphique. Elle y établit un lien étroit entre le corps en mouvement et les arts visuels, considérant la danse comme un espace de recherche plastique autant que corporelle. Chaque nouvelle oeuvre devient ainsi l'occasion de réinventer un vocabulaire en constante évolution.
Recherches et interrogations
L'oeuvre de Trisha Brown se caractérise par plusieurs axes de recherche distincts, qui structurent son parcours artistique. Les Equipment Pieces, par exemple, explorent la relation entre le corps et l'environnement extérieur, en particulier dans des contextes non conventionnels. Dans Man Walking Down the Side of a Building (1970), elle expérimente la gravité en faisant évoluer un corps en mouvement le long de la façade verticale d'un immeuble, transformant ainsi l'architecture en espace chorégraphique.
Dans la série Accumulations, elle s'intéresse à la logique de la répétition et de la croissance du mouvement. Chaque geste est construit par ajout progressif : un premier mouvement est suivi d'un second, puis d'un troisième, créant une accumulation structurée qui transforme progressivement la phrase chorégraphique initiale en séquence complexe.
Avec Glacial Decoy (1979), elle revient vers des espaces scéniques plus traditionnels, tout en introduisant des éléments perturbateurs. Les projections visuelles réalisées par Robert Rauschenberg, ainsi que les déplacements latéraux des danseurs, modifient la perception de la profondeur scénique et créent une sensation d'extension de la danse au-delà du cadre visible.
En 1983, Set and Reset poursuit cette exploration du corps dans l'espace, en mettant l'accent sur la verticalité et la chute. Les danseurs y sont projetés, suspendus et rattrapés en plein mouvement, créant une impression d'apesanteur et de suspension constante.
Figure majeure de la danse postmoderne, Trisha Brown poursuit ensuite des recherches de plus en plus formelles. Dans If you Couldn't See Me (1994), elle danse notamment de dos, inversant la relation habituelle entre interprète et spectateur. Les costumes, la musique et les lumières sont également conçus par Robert Rauschenberg, renforçant la cohérence entre arts visuels et chorégraphie.
Danse et musique
Avec M.O. (Musical Offering), créé en 1996, Trisha Brown ouvre un nouveau cycle de création centré sur les relations entre danse et musique. La première pièce s'inspire de la polyphonie complexe de la Sonate en trio, issue de L'Offrande musicale de Johann Sebastian Bach. Cette oeuvre met en évidence la correspondance entre structure musicale et organisation chorégraphique.
La deuxième pièce du cycle, Twelve Ton Rose (1996), est construite sur une musique de Anton Webern et créée à l'occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa compagnie. Elle explore les principes de la musique dodécaphonique appliqués au mouvement.
Avec Canto Pianto (1998), elle se tourne vers l'univers de Claudio Monteverdi, notamment son opéra L'Orfeo, afin de prolonger ses recherches sur la relation entre structure musicale ancienne et écriture chorégraphique contemporaine.
En octobre 2000, elle présente en France Jazz Trilogy, dernière grande série de créations issue d'une collaboration avec le trompettiste Dave Douglas et le peintre Terry Winters, chargé des décors et costumes. Ce projet marque une nouvelle étape dans son exploration des rapports entre musique improvisée et danse contemporaine.
Trisha Brown y poursuit sa réflexion sur le jazz, son énergie et sa fluidité, en cherchant à intégrer les principes d'improvisation collective dans la structure chorégraphique. Elle revient ainsi à des formes plus courtes et plus ouvertes, où la danse dialogue directement avec la musique live et les arts visuels. Selon elle, l'objectif est de saisir l'esprit du jazz, fondé sur l'interaction, la spontanéité et l'écoute mutuelle entre interprètes.