Section courante

A propos

Section administrative du site

Devos, Raymond

Devos, Raymond (1922-2006), artiste de variétés, auteur, comédien, humoriste et créateur de langage scénique français, mêlant numéros de clown, jeux verbaux, gags physiques, calembours sophistiqués et détournements logiques, le tout aboutissant à une forme très élaborée de comique de l'absurde, qu'il préfère lui-même qualifier de « délirant », tant son univers repose sur la déconstruction du sens et la musicalité des mots.

Présentation approfondie

Raymond Devos (1922-2006) occupe une place singulière dans l'histoire du spectacle vivant français, en raison de son approche unique du langage et de son art de transformer les mots en véritables objets de jeu scénique. Il ne se contente pas de raconter des histoires humoristiques, mais construit des architectures verbales complexes où le sens se déplace, se dédouble et se contredit volontairement, créant ainsi un effet comique basé sur la surprise intellectuelle autant que sur le geste.

Naissance d'un artiste polyvalent et formation initiale

Né à Mouscron en Belgique, Raymond Devos passe très tôt la frontière pour grandir à Tourcoing, en France, à seulement quelques kilomètres de son lieu de naissance. Il évolue dans un environnement familial modeste mais culturellement riche, où la musique occupe une place centrale et structurante. Il est un élève brillant au collège du Sacré-Coeur de Tourcoing, mais ses études sont brutalement interrompues à la suite de la faillite de son père, expert-comptable, événement qui bouleverse profondément la situation financière de la famille.

Après cette rupture sociale, la famille s'installe à Paris, où elle connaît une période de grande précarité. Raymond Devos garde toute sa vie un regret profond de cette interruption scolaire, qu'il compensera par une curiosité intellectuelle permanente et une soif d'apprendre continue. Il se définit lui-même comme «un éternel étudiant apprenant tout le temps», expression qui reflète son rapport passionné au savoir, à la langue française et aux mécanismes du langage.

Bercé dès l'enfance par un environnement musical particulièrement riche, il entend et pratique divers instruments : le piano et l'orgue joués par son père, le violon et la mandoline joués par sa mère, ce qui contribue à développer chez lui une sensibilité rythmique essentielle pour son futur travail scénique. Très jeune, il apprend à jouer de la clarinette, de la harpe, de la guitare, de la trompette, et même de la scie musicale, révélant une curiosité instrumentale peu commune.

À l'âge de treize ans, il travaille au marché des Halles, ce qui l'expose très tôt à la vie populaire, aux échanges directs et à une forme d'observation humaine qui nourrira plus tard son humour. Il enchaîne ensuite divers petits métiers tout en prenant des cours de théâtre lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate. En 1943, il est envoyé en Allemagne dans le cadre du Service du travail obligatoire instauré par le régime de Vichy. Dans ce contexte difficile, marqué par la faim, la contrainte et la diversité des nationalités présentes, il tente de maintenir le moral en organisant et en présentant des spectacles de mime musical, posant ainsi les bases de son futur langage scénique.

Devenir un artiste et construction du style

De retour à Paris après la guerre, Raymond Devos vit dans des conditions précaires, occupant une minuscule chambre sous les toits d'un hôtel, et selon ses propres mots, il «continue de crever la faim», tout en poursuivant obstinément sa formation artistique. En 1945, il suit des cours d'art dramatique au théâtre du Vieux-Colombier auprès de la pédagogue et comédienne belge Tania Balachova, qui joue un rôle important dans sa structuration théâtrale et sa rigueur de jeu.

En 1948, il intègre l'école de mime d'Étienne Decroux, où il rencontre notamment Marcel Marceau, figure majeure du mime moderne. C'est dans ce contexte qu'il développe une première forme d'expression scénique centrée sur le corps, le silence et la précision gestuelle. Il fait ses débuts d'humoriste avec deux partenaires, André Gille et Georges Denis, dans un numéro intitulé « les Trois Cousins », présenté au cabaret de la Rose-Rouge ainsi qu'au théâtre du Vieux-Colombier.

Il débute également comme comédien dans la pièce Perle du Colorado en 1949, mise en scène par Michel de Ré, ce qui lui permet de se confronter à des formes théâtrales plus traditionnelles. Entre 1953 et 1956, il rejoint la compagnie de Jacques Fabbri, participant à de nombreuses tournées en France et à l'étranger, ce qui enrichit considérablement son expérience de scène et sa maîtrise du rythme comique.

Écriture des sketches et reconnaissance scénique

À partir de 1956, Raymond Devos commence à écrire ses premiers sketches, parmi lesquels «Caen», «la Mer démontée» et «le Pied», illustrant déjà son goût pour les détournements de sens, les paradoxes linguistiques et les situations absurdes construites à partir de détails du langage. Il se produit dans plusieurs cabarets parisiens renommés, notamment L'Écluse et Les Trois Baudets, où il avait déjà expérimenté des performances en duo avec Roger Verbecke, avant de rejoindre également le music-hall de L'Alhambra.

Dès 1958, il se produit avec son fidèle pianiste Hervé Guido dans des salles prestigieuses comme L'Olympia, puis Bobino en 1959, le théâtre Fontaine entre 1961 et 1963, ainsi que le théâtre des Variétés en 1967. Parallèlement, il fait quelques apparitions au cinéma, notamment dans Pierrot le fou de Jean-Luc Godard, ce qui lui permet d'explorer d'autres formes de narration artistique.

Remarqué par Maurice Chevalier, il assure également ses premières parties en 1960, ce qui contribue fortement à sa reconnaissance auprès d'un public plus large. Son succès ne cesse de croître grâce à des sketches devenus emblématiques tels que « Sens interdits », « Jésus revient », « Ça peut se dire, ça ne peut pas se faire » ou encore « Salut l'harpiste », qui illustrent parfaitement sa maîtrise du double sens et du retournement logique.

Afin de maintenir sa forme physique et sa présence scénique, il s'entraîne régulièrement sur un trampoline, discipline inhabituelle pour un humoriste mais révélatrice de son exigence corporelle et rythmique. Il enchaîne ensuite les grandes scènes parisiennes : Olympia en 1968, théâtre de la Ville en 1969, Bobino en 1971, théâtre Hébertot en 1974, théâtre Antoine en 1977-1978, théâtre Montparnasse en 1982-1983 avec 230 représentations, puis théâtre du Palais-Royal en 1988-1989 avec 175 représentations de Et le spectacle continue, spectacle récompensé par un Molière en 1989.

Il se produit également à l'Olympia en 1994, où il reste neuf semaines et reçoit le Prix du Brigadier ainsi que la Victoire de la Musique du Meilleur Humoriste, puis à l'Olympia en 1999, tout en poursuivant de nombreuses tournées internationales. À partir de 1976, il devient également une figure régulière et incontournable de l'émission de télévision Le Grand Échiquier, où son art du verbe et de l'absurde est largement mis en valeur.

Un homme de lettres et d'honneurs

Raymond Devos est l'auteur de plusieurs recueils majeurs, témoignant de sa volonté de fixer par écrit un univers essentiellement oral et scénique, tout en conservant la musicalité et le rythme propres à ses spectacles. Parmi ces ouvrages figurent notamment Ça n'a pas de sens (1968), Sens dessus dessous (1976), À plus d'un titre (1989), ainsi que Matière à rire (1991), ouvrage réunissant et prolongeant les trois recueils précédents en une synthèse de son travail littéraire, et Un jour sans moi (1996), où l'on retrouve son goût constant pour les paradoxes linguistiques et les situations absurdes nées du langage quotidien.

À ces recueils s'ajoutent également quelques romans et textes plus développés, tels que Les 40èmes délirants (2003), Une chenille nommée Vanessa (2003) et Sans titre de noblesse (2005), qui prolongent son univers absurde en l'inscrivant dans des formes narratives plus longues, tout en conservant son humour fondé sur le glissement du sens et les ruptures logiques. Par ailleurs, Raymond Devos a également été dialoguiste et l'un des principaux acteurs du film La Raison du plus fou (1972), oeuvre qu'il réalise en collaboration avec François Reichenbach, et constituant une transposition cinématographique de son univers verbal et de son imaginaire comique.

Sur le plan des distinctions, il reçoit en 1989 le Molière du meilleur one-man-show, récompense majeure du théâtre français, puis en 2000 un Molière d'honneur, consacrant l'ensemble de sa carrière et son influence durable sur le monde du spectacle. Il obtient également en 1975 le Grand Prix de l'Académie Charles-Cros, ainsi qu'en 2001 le Grand Prix de l'humour de la SACEM, reconnaissant ainsi son apport exceptionnel à la création humoristique et musicale en langue française. En 2003, un prix Raymond-Devos est créé à l'initiative du ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon, afin de distinguer un auteur, un poète, un écrivain ou un chansonnier qui s'est « emparé » de la langue française pour en jouer, en jouir et faire partager, par les mots, un moment d'excellence, de liberté et de volupté linguistique.

Mime remarquable, explorateur infatigable du langage et poète truculent, Raymond Devos apparaît ainsi comme un artiste à la fois complet, singulier et inclassable. Cet « artiste comique » développe tout au long de sa carrière un goût profond et assumé pour l'absurde, qui surgit au détour du langage courant et transforme les expressions les plus ordinaires en labyrinthes de sens. Ce goût le conduit à naviguer sans cesse entre non-sens, doubles sens et glissements sémantiques, souvent cachés sous la surface apparente des mots. Il construit ainsi un univers où les jeux de mots, la jonglerie verbale et la précision du rythme deviennent des outils essentiels, qu'il manie avec un grand talent de conteur, faisant de chaque phrase un espace potentiel de décalage, d'humour et de poésie.



Dernière mise à jour : Samedi, le 14 avril 2026