Dunham, Katherine
Dunham, Katherine (1912-2006), est une danseuse, chorégraphe, anthropologue et chercheuse américaine, mondialement reconnue pour avoir contribué à la reconnaissance, à la valorisation et à la diffusion des danses afro-américaines, en particulier celles issues des cultures antillaises et caribéennes.
Anthropologie et danse
Née à Chicago et ayant grandi dans la région de Joliet, Katherine Dunham découvre très tôt la danse, qu'elle pratique d'abord sous une forme libre et moderne, proche du free style, dès son adolescence. Très rapidement, elle manifeste un intérêt profond pour la dimension culturelle et sociale du mouvement corporel, ce qui l'oriente vers des études universitaires en anthropologie.
Elle obtient un diplôme en anthropologie à l'université de Chicago, où elle est influencée par les travaux d'éminents ethnologues tels que Melville J. Herskovits et Robert Redfield. Ces chercheurs mettent en lumière la persistance des traditions africaines dans les cultures afro-américaines, notamment à travers les rituels, les croyances et les pratiques artistiques. Ces idées ont un impact déterminant sur la vision de Katherine Dunham, qui commence à concevoir la danse comme un outil d'analyse culturelle et historique.
Parallèlement à ses études, elle poursuit une formation approfondie en danse classique. À partir de 1928, elle étudie auprès de professeurs tels que Ludmilla Speranzeva et Mark Turbyfill, ce qui lui permet d'acquérir une solide base technique tout en développant une approche personnelle du mouvement, mêlant rigueur académique et expression libre.
La première chorégraphe noire
Entre 1930 et 1931, Katherine Dunham fonde avec Mark Turbyfill le Ballet Nègre, une formation pionnière qui lui permet de présenter ses premières créations chorégraphiques. Cette initiative marque le début de son engagement artistique en faveur de la reconnaissance des artistes noirs dans le domaine de la danse.
En 1933, elle crée à Chicago la Negro Dance Group, une école et compagnie de danse où elle enseigne et développe une approche novatrice liant étroitement la danse et l'anthropologie. Grâce à ses recherches et à ses créations, elle obtient une bourse qui lui permet de poursuivre ses études sur le terrain. Elle entreprend alors un long voyage d'exploration culturelle dans les Caraïbes, visitant notamment la Jamaïque, Trinité-et-Tobago, Cuba, Haïti et la Martinique.
Ce séjour est fondamental dans son parcours : il lui permet d'approfondir sa compréhension des racines africaines présentes dans les cultures caribéennes et de documenter les formes de danse, de musique et de rituel qui en sont issues. Ce travail de terrain établit un lien profond entre Katherine Dunham et les cultures caribéennes, en particulier Haïti, pays dans lequel elle séjourne régulièrement et dont elle obtiendra la nationalité en 1993. À l'issue de ses recherches, elle rédige son mémoire de maîtrise consacré aux Danses d'Haïti, ouvrage fondateur dans l'étude académique des danses afro-caribéennes.<>
Une reine de la danse noire
En 1937, Katherine Dunham présente Tropics, oeuvre reprise en 1940 sous le titre Jazz Hot. L'année suivante, elle crée sa première grande pièce chorégraphique, L'Ag'Ya, inspirée des traditions martiniquaises. Elle enchaîne ensuite avec des oeuvres telles que The Emperor Jones et Run, Li'l Chil'lun, produites en 1938 par le New York Labor Stage, qui témoignent de son intérêt pour les récits sociaux et culturels.
En 1940, elle collabore avec George Balanchine pour la comédie musicale Cabin in the Sky, présentée à Broadway. La même période marque une étape majeure dans sa carrière : elle fonde la première compagnie de ballet indépendante entièrement composée de danseurs noirs, une initiative révolutionnaire dans le contexte américain de ségrégation raciale.
Elle crée ensuite plusieurs oeuvres importantes, dont Tropical Revue (1943), Carib Song (1945), également connue sous le titre Rhapsodie caraïbe, et Bal nègre (1946). Ces spectacles mêlent danse, musique et éléments culturels issus des traditions africaines et caribéennes, intégrant également des influences sud-américaines et afro-américaines.
En 1945, elle fonde la Dunham School of Dance, une institution dédiée à l'enseignement de sa méthode chorégraphique, et développe sa propre compagnie. Son style artistique se caractérise par une fusion complexe entre danses africaines, antillaises et modernes, enrichies d'éléments issus du vaudou, religion qu'elle étudie et pratique, ainsi que de traditions chamaniques et de musiques afro-jazz.
Engagée sur le plan social et politique, Katherine Dunham milite activement pour les droits des Afro-Américains. Elle dénonce notamment les violences raciales dans son oeuvre Southland (1951), qui traite des lynchages dans le Sud des États-Unis. Par conviction, elle refuse que sa compagnie se produise dans les États pratiquant la ségrégation raciale, affirmant ainsi un engagement artistique et politique fort.
En 1966, elle est invitée par le président sénégalais Léopold Sédar Senghor pour former le Ballet national du Sénégal, dans le cadre du premier Festival des Arts nègres. Elle y joue un rôle important dans la structuration de la danse professionnelle en Afrique de l'Ouest.
L'année suivante, en 1967, elle fonde le Performing Arts Training Center, un centre de formation artistique qui place la danse au coeur de la vie urbaine et la considère comme un outil de transformation sociale, de prévention de la violence et de lutte contre la pauvreté.
Une carrière artistique et internationale
Katherine Dunham participe également à de nombreux films, notamment Carnival of Rhythm (1939), Stormy Weather (1943) et Casbah (1948), ainsi qu'à plusieurs productions de comédies musicales, élargissant ainsi son influence au-delà de la scène chorégraphique.
Son autobiographie, A Touch of Innocence: Memoirs of Childhood, publiée en 1959, retrace son parcours personnel et artistique. Elle reçoit de nombreuses distinctions internationales : en 1968, elle est faite Grand officier de la Légion d'honneur en France et du Mérite en Haïti. Vingt ans plus tard, elle est nommée Officier des Arts et des Lettres en France ainsi qu'en Haïti.
Aux États-Unis, son apport exceptionnel à la culture est également reconnu : en 1986, elle reçoit la National Medal of the Arts, l'une des plus hautes distinctions artistiques du pays.