ergonomie
ergonomie, étude de l'homme dans son environnement professionnel et dans ses conditions concrètes de travail, en vue d'améliorer les résultats de l'entreprise, d'augmenter la qualité de la production et de rendre le travail moins contraignant, moins fatigant et moins dangereux pour celui qui l'exécute au quotidien.
C'est en 1988 que la Société d'ergonomie de langue française a donné une définition de cette discipline : « mise en ouvre de connaissances scientifiques relatives à l'homme et nécessaires pour concevoir des outils, des machines et des dispositifs qui puissent être utilisés par le plus grand nombre avec le maximum de confort, de sécurité, et d'efficacité ». Cette définition insiste autant sur la performance des équipements que sur le bien-être des utilisateurs. Elle montre aussi que l'ergonomie ne concerne pas uniquement les usines ou les machines industrielles, mais également les bureaux, les véhicules, les postes informatiques, les espaces publics et même les objets de la vie quotidienne.
L'ergonomie se penche donc sur deux grands types de problèmes : rendre les outils plus efficaces, plus fiables et plus simples à utiliser, mais aussi étudier le comportement au travail des individus afin de voir si leur activité est réellement en harmonie avec leurs possibilités physiques, intellectuelles et psychologiques. Elle cherche également à réduire la fatigue, à éviter les gestes inutiles, à prévenir les douleurs musculaires et à améliorer la concentration des travailleurs.
Analyse de l'homme-machine
Une approche simpliste de l'ergonomie consiste à ne voir dans l'homme qu'une machine dotée de possibilités et de contraintes liées à sa seule physiologie. Dans cette conception très mécanique, l'être humain est considéré comme un ensemble de muscles, d'articulations, de réflexes et de capacités sensorielles qu'il suffit de mesurer pour adapter les outils et les postes de travail.
Cette approche tient compte de données chiffrables comme l'anthropométrie (taille, longueur des doigts, largeur des épaules, souplesse des poignets), la qualité de l'environnement (température, qualité de l'air, humidité, niveau sonore, éclairage), la psycho-physiologie (qualité de la vue, de l'ouïe, rapidité des réflexes, perception des couleurs), les rythmes biologiques (veille, sommeil, horaires des repas, temps de récupération), la force physique (aptitude à soulever des charges, résistance à l'effort, endurance). Elle peut aussi tenir compte du sexe, de l'âge, de la fatigue ou encore de l'expérience professionnelle.
Une telle conception, très en vogue aux États-Unis depuis la fin du XIXe siècle avec le taylorisme, a permis de rendre les machines plus efficaces, moins dangereuses et moins bruyantes, de limiter le poids des objets à transporter, de réduire le nombre des accidents du travail, de mieux prévenir et traiter les maladies professionnelles. Elle a aussi favorisé l'apparition de sièges plus confortables, d'outils mieux équilibrés, de postes de travail réglables en hauteur et de protections adaptées contre les nuisances sonores ou chimiques.
Vus sous cet angle, les problèmes d'ergonomie devraient, en théorie, être tous résolus par l'ingénierie et la médecine. Or, ce n'est pas toujours le cas. Les fabricants de matériels pour cabinets dentaires n'ont pas encore trouvé le fauteuil qui évitera totalement aux dentistes les lombalgies, c'est-à-dire les douleurs du bas du dos, et l'arthrose des vertèbres cervicales. De la même manière, certains métiers continuent d'entraîner des troubles musculo-squelettiques malgré les progrès techniques, car les gestes répétitifs, les mauvaises postures et la durée du travail restent difficiles à éliminer complètement.
Interactivité du binôme homme / machine
En Europe, les ergonomes ont une approche plus globale du problème. Ils considèrent que l'homme et la machine sont dépendants l'un de l'autre : l'homme se familiarise avec des machines de plus en plus perfectionnées et, réciproquement, son environnement technologique évolue en même temps que lui. L'utilisateur apprend à s'adapter à de nouveaux outils, tandis que les outils eux-mêmes sont modifiés pour mieux répondre à ses habitudes, à ses besoins et à ses limites.
L'observation de l'homme au travail prend alors une place de plus en plus importante et elle se dote d'outils perfectionnés : capteurs divers, caméras de télévision, appareils pouvant enregistrer les mouvements des yeux, détecteurs de fatigue, logiciels de suivi des déplacements, etc. Grâce à ces techniques, il devient possible de comprendre plus précisément comment un travailleur réagit à une situation difficile, comment il prend une décision ou encore comment il se fatigue au cours d'une tâche.
Par exemple, pour étudier le stress des personnes opérant en zones irradiées, le Commissariat à l'énergie atomique (CEA) a placé sur ces personnes des détecteurs d'émotions. Une bouffée d'adrénaline provoque instantanément une sudation, ce qui modifie la résistivité de la peau. Cette variation est captée par des électrodes, mesurée puis interprétée afin de savoir si l'opérateur est calme, inquiet ou en situation de tension excessive.
Les activités modernes donnent une place importante à la visualisation de phénomènes physiques sur des écrans, des tableaux lumineux, des interfaces numériques ou des panneaux de contrôle. Ainsi, sur le tableau de gestion d'une centrale nucléaire, une lampe rouge attire l'attention des opérateurs en cas d'anomalie. Mais une anomalie, même mineure, en entraîne souvent une autre qui se traduit, elle aussi, par une lumière rouge. De proche en proche, et en quelques instants, des dizaines de lampes se mettent à clignoter, créant un phénomène appelé «arbre de Noël». Les techniciens peuvent alors avoir des difficultés à retrouver l'origine de la première alarme et à distinguer l'événement principal des conséquences secondaires.
En collaboration avec les ergonomes, il a fallu utiliser les moyens de l'intelligence artificielle et des systèmes experts pour rendre la réaction du tableau plus proche de celle d'un humain, donc plus facile à interpréter. Les informations peuvent ainsi être classées par ordre de gravité, regroupées ou affichées de manière plus lisible afin d'aider les opérateurs à prendre rapidement la bonne décision.
Observations, adaptations et prévisions
L'ergonome doit aussi faire preuve d'imagination pour tenter de prévoir l'imprévisible et pallier ses conséquences. Son rôle ne consiste pas seulement à observer les travailleurs dans leur activité quotidienne ; il doit également envisager les situations rares, exceptionnelles ou inattendues qui pourraient provoquer un accident grave.
Ce qui s'est passé à la SNCF il y a une dizaine d'années en donne une bonne illustration. Lorsque le conducteur d'un train voit un panneau lui intimant l'ordre de ralentir, il doit « vigiler » cet ordre en appuyant sur un bouton. S'il ne le fait pas, un dispositif placé entre les rails, appelé « crocodile », coupe le courant et arrête automatiquement le train. En principe, un tel mécanisme prévoit tout, y compris une syncope ou la mort subite du conducteur.
Ce jour-là, le conducteur a effectivement vigilé le signal, mais pour une raison inconnue, l'ordre n'a pas été exécuté. Le convoi a abordé un virage à une vitesse excessive alors qu'un autre train arrivait en sens inverse. L'accident était inévitable et il a fait de nombreuses victimes. Une solution à ce problème, rarissime mais dramatique, a bien entendu été apportée ultérieurement afin d'éviter qu'un tel enchaînement puisse se reproduire.
La frontière entre l'ergonomie et l'organisation du travail devient de plus en plus floue. Les questions purement sociales et économiques ne sont pas directement du ressort de l'ergonome, mais celui-ci peut prévoir les conséquences de certains choix techniques et peser sur les décisions qui seront prises. Il peut, par exemple, signaler qu'une augmentation du rythme de travail risque de provoquer davantage d'erreurs, de fatigue ou d'accidents.
Ainsi, l'automatisation de plus en plus poussée de certains métiers pose des problèmes que l'on découvre parfois avec retard. C'est le cas des caissières de supermarchés : une modification dans l'agencement de leur poste peut faire gagner du temps, mais elle peut aussi entraîner un mouvement de la tête, du cou ou des épaules qui se révélera pathologique s'il est répété des milliers de fois chaque jour. Une amélioration apparente de la productivité peut donc, à long terme, provoquer des douleurs chroniques, des arrêts de travail et une dégradation des conditions de vie des salariés.