Cahokia
La vaste et ancienne ville amérindienne de Cahokia se situe dans l'actuel Illinois, au coeur de la riche et fertile plaine inondable du Mississippi, un environnement dont l'abondance permettait l'agriculture intensive et soutenait une importante population. Le site se trouve à environ 7 km (4 miles) seulement à l'est de Saint-Louis, dans l'État voisin du Missouri, ce qui souligne son implantation stratégique au croisement de grandes voies fluviales et terrestres. Des fouilles archéologiques indiquent qu'un village était déjà établi à cet endroit vers 700 après J.-C., et que cette implantation initiale se développa lentement avant de connaître une expansion spectaculaire.
En effet, autour de 1050, Cahokia connut une croissance fulgurante, multipliant sa taille par dix en l'espace de seulement quelques décennies, ce qui en fit l'un des plus grands centres urbains précolombiens d'Amérique du Nord, comparable à certaines villes médiévales européennes de la même époque. Pourtant, malgré cette ascension remarquable, la cité fut presque entièrement abandonnée vers 1400, pour des raisons qui demeurent encore aujourd'hui en partie énigmatiques : changements climatiques, pressions sociales, conflits internes ou transformations économiques ont tous été proposés pour expliquer ce déclin soudain.
Même l'ancien nom autochtone de Cahokia demeure inconnu, car il ne nous a été transmis par aucune tradition orale ni inscription. La ville doit son nom actuel à un groupe amérindien différent, le peuple des Cahokias, qui n'arriva dans la région qu'à la fin des années 1600, soit bien après l'abandon complet du site. Aujourd'hui, Cahokia est reconnu comme un site du patrimoine mondial, témoignage prestigieux de l'ingéniosité, de la complexité sociale et des prouesses architecturales des cultures autochtones d'Amérique du Nord.
Ville de tertres
L'agglomération précolombienne de Cahokia, organisée selon une disposition approximativement en losange, couvrait une superficie totale d'environ 15 km2 (6 mi2), ce qui en faisait une des plus grandes villes autochtones d'Amérique du Nord à l'époque préhistorique. À son apogée démographique, cette cité pouvait accueillir plus de 20 000 habitants, répartis sur plusieurs secteurs et habitats. Le site compte plus de 120 tertres, soigneusement disposés en damier et souvent alignés selon les points cardinaux, illustrant une conception urbaine sophistiquée et réfléchie. Certains de ces tertres étaient clairement destinés à des sépultures, servant de lieux d'inhumation pour les élites ou les dirigeants, tandis que d'autres étaient utilisés comme plateformes cérémonielles, probablement pour des rituels publics, des observations astronomiques ou des manifestations religieuses.
Au centre de Cahokia, le plus imposant des monticules se détache : il s'agit de Monks Mound, littéralement le «tertre des Moines», constituant le plus grand tumulus de terre jamais érigé en Amérique du Nord. Ce gigantesque tertre s'élève à 30 m (100 pi) de hauteur et est composé d'environ 623 000 m3 (22 millions de pi3) de terre compactée. Il a sans doute soutenu à son sommet un temple ou un palais, servant de centre cérémoniel et de résidence pour les élites de Cahokia.
Par contraste, le Tertre 72, beaucoup plus petit, ne mesure qu'environ 2 m (6 pi) de hauteur, mais il est considéré comme le tumulus funéraire d'un dirigeant éminent de la cité. Le corps de cette personne importante fut posé sur un lit constitué de 20 000 perles de coquillage, et accompagné d'une cache comprenant de nombreuses pointes de flèches finement ouvrées, indiquant un rituel élaboré et prestigieux. Au total, plus de 250 autres squelettes ont été découverts dans ce même tertre, parmi lesquels quatre hommes dépourvus de mains et de tête, ainsi qu'une fosse collective contenant plus de 50 jeunes femmes, ce qui suggère la réalisation d'inhumations sacrificielles associées à l'enterrement du dirigeant.
Ce tertre particulier est inclinée sur un axe nord-ouest / sud-est, décalé d'environ 30° vers le nord-est, ce qui contraste fortement avec l'alignement général des autres tertres du site. La signification exacte de cet alignement reste encore incertaine, mais les éléments archéologiques laissent entendre que la mise en terre principale fut accompagnée de nombreux sacrifices humains, possiblement dans un contexte rituel ou cosmologique.
Certains chercheurs et observateurs modernes ont fait des comparaisons avec le peuple des Natchez, qui vivait au 16e siècle dans la vallée du Mississippi, à environ 700 km (435 mi) plus au sud de Cahokia. Plusieurs de leurs coutumes, qui différaient sensiblement de celles des autres populations locales de la région, présentent des similitudes frappantes avec celles pratiquées à Cahokia. Par exemple, lors du décès de leur chef, connu sous le nom de Grand Soleil, ses épouses ainsi que ses serviteurs étaient mis à mort selon un rituel strict, afin de l'accompagner symboliquement et physiquement dans l'au-delà, ce qui montre que les pratiques funéraires et sacrificielles observées à Cahokia s'inscrivent dans une tradition culturelle plus large de la vallée du Mississipi.
Alignement des cercles en bois
Dans les années 1960, des archéologues et chercheurs effectuèrent des fouilles approfondies à l'ouest du célèbre Monks Mound, le plus grand tertre cérémoniel de Cahokia, et mirent au jour les vestiges de cinq cercles de poteaux en bois de cèdre. Ces structures étaient composées de poteaux massifs, plantés verticalement dans le sol, qui avaient servi à créer des enclos circulaires. La plupart de ces cercles se chevauchaient partiellement, ce qui laisse penser que chacun d'entre eux avait été érigé après la dégradation ou l'effondrement de son prédécesseur, suggérant ainsi une utilisation répétée et continue de cet emplacement précis pour des activités rituelles ou cérémonielles.
Le diamètre de ces cercles variait considérablement, allant de 37 m à 71 m (120 à 233 pi), et chacun de ces cercles comprenait entre 24 et 72 poteaux. Il est intéressant de noter que le cercle le plus vaste de tous n'a jamais été terminé, laissant penser que sa construction avait été interrompue pour des raisons encore inconnues. Même si ces structures manquent des éléments typiques d'un henge complet, comme un talus et un fossé entourant l'anneau, elles furent néanmoins surnommées woodhenges, littéralement «?henges en bois?», en raison de leur apparence et de leur fonction supposée similaire à celle des cercles en pierre observés en Europe.
Au cours de la même période, l'archéologue responsable de la découverte des trous de poteaux affirma que trois de ces poteaux étaient alignés de manière très particulière. Selon lui, ces poteaux auraient été orientés vers le soleil levant aux moments astronomiques les plus significatifs : le solstice d'hiver, le solstice d'été, ainsi que l'équinoxe de printemps et d'automne, période durant laquelle le soleil se levait directement au-dessus de Monks Mound. Ces observations furent initialement interprétées comme une preuve convaincante de la connaissance astronomique et calendaire des habitants de Cahokia, suggérant que les cercles en bois pouvaient avoir servi de monuments calendaires pour observer et prédire les cycles solaires annuels.
Pendant de nombreuses années, ces alignements furent largement cités dans la littérature scientifique et populaire comme des exemples de la sophistication astronomique des Amérindiens. Cependant, avec le temps, et après des analyses plus rigoureuses et des simulations modernes, la majorité des chercheurs universitaires estiment aujourd'hui que ces alignements ne sont pas intentionnels, mais relèvent plutôt du pur hasard. Ainsi, bien que les woodhenges continuent de fasciner les archéologues et le grand public, leur rôle exact et leur signification véritable dans les pratiques religieuses et sociales de Cahokia restent largement spéculatifs et controversés.