L'énergie sombre
L'énergie sombre est le nom donné à une composante encore mystérieuse de l'Univers utilisée en cosmologie pour expliquer l'accélération de l'expansion cosmique observée à grande échelle. Dans le modèle cosmologique standard ΛCDM, elle représente environ 68 à 70 % du contenu énergétique total de l'Univers, ce qui en fait sa composante dominante à l'époque actuelle. Contrairement à la matière ordinaire et à la matière noire, l'énergie sombre ne semble pas se concentrer principalement dans les galaxies ou les amas de galaxies, mais est généralement modélisée comme une composante répartie de façon presque uniforme dans l'espace. Son existence n'est pas établie par une détection directe comparable à celle d'une particule ou d'un rayonnement particulier, mais par l'étude de ses effets supposés sur l'évolution de l'expansion de l'Univers. Dans la version la plus simple du modèle ΛCDM, l'énergie sombre est représentée par la constante cosmologique Λ, terme pouvant être inclus dans les équations de la relativité générale d'Albert Einstein. Cette constante correspond à une densité d'énergie du vide qui reste constante lorsque l'Univers se dilate et qui peut produire une expansion accélérée à grande échelle. Malgré le succès observationnel de cette description, la nature physique fondamentale de l'énergie sombre demeure inconnue et constitue l'un des problèmes majeurs de la cosmologie contemporaine.
La découverte de l'accélération cosmique remonte principalement à la fin des années 1990, lorsque deux équipes internationales étudièrent des supernovæ de type Ia situées à de très grandes distances. Ces explosions stellaires peuvent servir d'indicateurs de distance après une calibration appropriée de leur luminosité, ce qui permet de comparer leur distance à leur décalage spectral vers le rouge. Les chercheurs s'attendaient initialement à déterminer dans quelle mesure l'attraction gravitationnelle de la matière avait ralenti l'expansion de l'Univers depuis les époques anciennes. Les observations montrèrent cependant que les supernovæ lointaines présentaient des propriétés indiquant que l'expansion récente de l'Univers avait au contraire connu une accélération. Les résultats publiés en 1998 et 1999 par les équipes du Supernova Cosmology Project et du High-Z Supernova Search Team transformèrent profondément la cosmologie moderne. Cette découverte conduisit à rechercher une composante capable de produire l'accélération observée et contribua à généraliser l'expression «énergie sombre». En 2011, Saul Perlmutter, Brian Schmidt et Adam Riess reçurent le prix Nobel de physique pour les travaux ayant permis de mettre en évidence cette accélération grâce à l'observation des supernovæ lointaines.
Dans le modèle ΛCDM, l'explication la plus simple de l'énergie sombre est la constante cosmologique Λ, initialement introduite par Albert Einstein dans les équations de la relativité générale. Une constante cosmologique positive peut être interprétée comme une forme d'énergie associée au vide possédant une densité qui demeure constante malgré l'expansion de l'espace. Cette propriété la distingue de la matière, dont la densité moyenne diminue lorsque le volume de l'Univers augmente, ainsi que du rayonnement, dont la densité diminue encore plus rapidement à cause de l'allongement de sa longueur d'onde. Lorsque l'Univers était beaucoup plus jeune, la densité de matière était donc suffisamment élevée pour que celle-ci domine largement la dynamique cosmique. À mesure que l'espace s'est dilaté, la densité moyenne de matière a diminué tandis que celle associée à Λ est restée constante dans ce modèle. L'énergie sombre est ainsi devenue progressivement dominante et l'expansion de l'Univers est entrée dans une phase d'accélération il y a plusieurs milliards d'années. Si Λ demeure réellement constante dans le futur, cette accélération devrait se poursuivre indéfiniment et influencer profondément le destin à très long terme de l'Univers.
Les effets attribués à l'énergie sombre sont étudiés à l'aide de plusieurs observations indépendantes et ne reposent donc pas uniquement sur les supernovæ de type Ia. Les oscillations acoustiques baryoniques, ou BAO, fournissent par exemple une échelle caractéristique dans la distribution des galaxies qui permet de mesurer l'évolution géométrique de l'Univers à différentes époques. Le fond diffus cosmologique apporte également des informations essentielles sur la géométrie, la composition et les conditions initiales de l'Univers, qui peuvent ensuite être comparées à son état actuel. Les grands relevés de galaxies permettent quant à eux d'étudier comment les structures cosmiques se sont développées sous l'action de la gravitation pendant que l'expansion évoluait. Les mesures de lentilles gravitationnelles faibles peuvent cartographier statistiquement la distribution de matière et fournir des informations supplémentaires sur la croissance des structures. La combinaison de ces différentes méthodes permet de déterminer les paramètres cosmologiques avec une précision bien supérieure à celle obtenue par une seule catégorie d'observations. Dans le cadre du modèle ΛCDM, ces données sont globalement compatibles avec une composante d'énergie sombre ressemblant à une constante cosmologique, même si les chercheurs continuent à rechercher d'éventuelles différences susceptibles d'indiquer une description plus complexe.
La nature fondamentale de l'énergie sombre pose toutefois un problème théorique considérable. En physique quantique, le vide n'est pas nécessairement un espace complètement dépourvu de propriétés physiques, et les champs quantiques peuvent lui associer une certaine énergie. Il serait donc tentant d'identifier la constante cosmologique à cette énergie du vide, mais les estimations théoriques naïves peuvent conduire à des valeurs énormément supérieures à celle déduite des observations cosmologiques. Cette difficulté est connue sous le nom de problème de la constante cosmologique et représente l'un des désaccords les plus importants entre certaines attentes de la théorie quantique des champs et la cosmologie. Une autre question consiste à comprendre pourquoi la densité de matière et celle de l'énergie sombre sont du même ordre de grandeur précisément durant l'époque cosmique où nous pouvons les observer, alors que leur évolution avec l'expansion est très différente. Cette interrogation est parfois appelée le problème de coïncidence cosmique. Ces difficultés ne démontrent pas que la constante cosmologique est incorrecte, mais indiquent que sa valeur extrêmement faible demeure difficile à expliquer à partir d'une théorie physique plus fondamentale. Comprendre l'énergie sombre pourrait donc nécessiter de mieux relier la relativité générale, la physique quantique et les propriétés du vide.
Plusieurs hypothèses ont été proposées comme alternatives à une constante cosmologique parfaitement constante. Certains modèles envisagent une forme dynamique d'énergie sombre, parfois appelée quintessence, produite par un champ dont la densité et les propriétés pourraient évoluer au cours du temps. Les cosmologistes caractérisent souvent ces possibilités à l'aide d'un paramètre appelé équation d'état, généralement noté (w), qui relie la pression d'une composante cosmique à sa densité d'énergie. Une constante cosmologique possède précisément (w=-1), tandis qu'une valeur différente ou variable avec le temps pourrait indiquer une énergie sombre plus complexe. D'autres théories proposent que l'accélération observée ne soit pas provoquée par une nouvelle forme d'énergie, mais par une modification de la gravitation aux très grandes échelles. Ces modèles doivent toutefois reproduire simultanément les observations des supernovæ, du fond diffus cosmologique, des oscillations acoustiques baryoniques, des lentilles gravitationnelles et de la formation des grandes structures. Les mesures actuelles demeurent globalement compatibles avec une constante cosmologique, mais la précision disponible laisse encore de la place à certaines alternatives. L'un des principaux objectifs de la cosmologie observationnelle moderne consiste donc à déterminer si (w) est exactement égal à -1 ou si de petites variations peuvent être détectées.
L'énergie sombre joue finalement un rôle déterminant dans notre compréhension de l'évolution et du destin de l'Univers, alors même que sa véritable nature demeure inconnue. Si elle correspond exactement à une constante cosmologique positive, l'expansion accélérée devrait se poursuivre et les galaxies suffisamment éloignées deviendraient progressivement inaccessibles les unes aux autres au cours d'un futur extrêmement lointain. Si ses propriétés évoluent avec le temps, d'autres scénarios cosmologiques pourraient cependant devenir possibles, ce qui rend indispensable la mesure toujours plus précise de l'histoire de l'expansion. De grands programmes d'observation étudient aujourd'hui des millions de galaxies et d'autres objets afin de mesurer la géométrie du cosmos et la croissance de ses structures à différentes époques. Des observatoires comme Euclid et le Dark Energy Spectroscopic Instrument (DESI), ainsi que d'autres relevés cosmologiques, cherchent notamment à imposer des contraintes beaucoup plus précises aux modèles d'énergie sombre. Ces observations permettront de vérifier si la constante cosmologique suffit toujours à expliquer les données ou si une nouvelle physique devient nécessaire. Résoudre l'énigme de l'énergie sombre pourrait profondément modifier notre compréhension de la gravitation, du vide quantique et des lois fondamentales gouvernant l'Univers. Elle représente ainsi l'un des exemples les plus importants d'un phénomène dont les effets semblent dominer l'évolution actuelle du cosmos alors que sa nature physique reste encore largement à découvrir.