La matière noire
La matière noire est une forme hypothétique de matière qui ne produit, ne réfléchit et n'absorbe pas suffisamment de lumière ou d'autres rayonnements électromagnétiques pour être observée directement avec les télescopes ordinaires. Son existence est principalement déduite des effets gravitationnels qu'elle exerce sur les étoiles, les galaxies, les amas de galaxies et la propagation de la lumière. Dans le modèle cosmologique standard ΛCDM, la matière noire représente environ un quart du contenu énergétique total de l'Univers, tandis que la matière ordinaire, dite baryonique, n'en représente qu'environ 5 %. La matière noire serait donc beaucoup plus abondante que la matière constituant les étoiles, les planètes, les gaz et les êtres vivants. Malgré son importance dans les modèles cosmologiques, sa nature microscopique demeure inconnue et aucune particule de matière noire n'a encore été identifiée de manière concluante. Les observations montrent néanmoins qu'une composante invisible supplémentaire permet d'expliquer de nombreux phénomènes gravitationnels difficiles à reproduire avec la seule matière visible. La recherche sur la matière noire constitue ainsi l'un des principaux domaines reliant aujourd'hui l'astronomie, la cosmologie et la physique des particules.
L'un des principaux indices historiques en faveur de la matière noire provient de l'étude du mouvement des galaxies et des étoiles. Dans les années 1930, l'astronome Fritz Zwicky constata que les galaxies de l'amas de Coma se déplaçaient à des vitesses qui semblaient trop élevées pour que la seule masse visible puisse maintenir l'amas gravitationnellement lié. Il proposa alors l'existence d'une quantité importante de matière invisible, qu'il désigna par l'expression allemande dunkle Materie. Plusieurs décennies plus tard, l'étude détaillée des courbes de rotation des galaxies spirales, notamment grâce aux travaux de Vera Rubin, Kent Ford et d'autres astronomes, renforça considérablement cette idée. Si la majorité de la masse d'une galaxie était concentrée dans ses régions lumineuses, la vitesse orbitale des étoiles et du gaz devrait normalement diminuer de manière importante à grande distance du centre. Or, dans de nombreuses galaxies, les vitesses observées restent approximativement constantes bien au-delà de la région contenant la majorité des étoiles visibles. Cette observation peut être expliquée en supposant que les galaxies sont entourées d'immenses halos de matière noire contenant beaucoup plus de masse que ce que leur lumière laisse directement apparaître.
Les amas de galaxies fournissent également d'importantes preuves de l'existence d'une masse invisible. La vitesse des galaxies à l'intérieur d'un amas, la température extrêmement élevée du gaz intergalactique et les propriétés gravitationnelles de l'ensemble indiquent généralement une masse totale largement supérieure à celle obtenue en additionnant uniquement les étoiles et le gaz visibles. Une autre méthode particulièrement importante repose sur les lentilles gravitationnelles, phénomène prédit par la relativité générale dans lequel la trajectoire de la lumière est déviée par la présence d'une masse. En mesurant la déformation des images de galaxies situées derrière un amas, les astronomes peuvent reconstruire la distribution de sa masse, y compris celle qui n'émet aucune lumière. Le célèbre amas du Boulet, ou Bullet Cluster, fournit un exemple particulièrement étudié dans lequel la distribution de la masse déterminée par lentille gravitationnelle est décalée par rapport à une grande partie du gaz chaud observable en rayons X. Ce type d'observation est cohérent avec la présence d'une composante massive qui interagit relativement peu avec la matière ordinaire autrement que par la gravitation. Les observations des amas permettent ainsi d'étudier la matière noire à une échelle beaucoup plus grande que celle des galaxies individuelles.
Dans le modèle ΛCDM, la matière noire est principalement considérée comme de la matière noire froide, ou Cold Dark Matter. Le terme «froide» ne décrit pas simplement sa température actuelle, mais indique surtout que les particules correspondantes se déplaçaient à des vitesses non relativistes lorsqu'elles commencèrent à jouer un rôle important dans la formation des structures. Cette propriété permet aux petites concentrations de matière noire de se former relativement tôt et de croître progressivement sous l'action de la gravitation. Ces concentrations produisent des puits gravitationnels dans lesquels la matière baryonique peut ensuite s'accumuler, se refroidir et éventuellement former des étoiles et des galaxies. Les petites structures de matière noire peuvent également fusionner pour former des halos plus massifs, donnant naissance à une évolution dite hiérarchique des structures. Les simulations cosmologiques utilisant de la matière noire froide reproduisent de nombreuses caractéristiques de la distribution observée des galaxies, des amas, des filaments et des vides cosmiques. La matière noire joue donc un rôle fondamental dans la transformation des minuscules fluctuations de densité de l'Univers primordial en grandes structures observables. Sans cette composante, la formation des galaxies dans les délais indiqués par les observations serait beaucoup plus difficile à expliquer dans le cadre cosmologique standard.
La nature exacte de la matière noire demeure cependant l'une des grandes énigmes de la physique moderne. Plusieurs catégories de particules hypothétiques ont été proposées, notamment les WIMP (Weakly Interacting Massive Particles), les axions et diverses autres particules dépassant le contenu du modèle standard de la physique des particules. Les neutrinos ordinaires possèdent une masse et constituent effectivement une forme de matière difficile à détecter, mais leurs propriétés et leur abondance ne permettent pas d'expliquer à elles seules la quantité et le comportement de la matière noire nécessaires aux observations cosmologiques. Les chercheurs utilisent plusieurs stratégies complémentaires pour tenter d'identifier cette composante inconnue. Les expériences de détection directe recherchent les très rares interactions qui pourraient se produire entre une particule de matière noire et les noyaux d'un détecteur extrêmement sensible, généralement installé profondément sous terre afin de réduire les perturbations. Les recherches de détection indirecte tentent plutôt d'identifier d'éventuels produits résultant de l'annihilation ou de la désintégration de particules de matière noire dans l'espace. Les accélérateurs de particules sont également utilisés pour rechercher de nouvelles particules qui pourraient posséder les caractéristiques nécessaires, mais aucune de ces méthodes n'a jusqu'à présent fourni une identification universellement reconnue de la particule constituant la matière noire.
La matière noire est également étudiée grâce au fond diffus cosmologique et à la distribution des grandes structures de l'Univers. Les minuscules variations de température du fond diffus cosmologique dépendent de la quantité de matière ordinaire, de matière noire et d'autres composantes présentes dans l'Univers primordial. Les mesures réalisées notamment par les missions WMAP et Planck permettent ainsi d'estimer la densité cosmologique de matière noire indépendamment des courbes de rotation des galaxies. Les grands relevés de galaxies fournissent une autre méthode en cartographiant la manière dont la matière s'est regroupée pendant des milliards d'années sous l'action de la gravitation. Les observations des oscillations acoustiques baryoniques, des lentilles gravitationnelles faibles et des amas de galaxies permettent de tester encore davantage la cohérence du modèle. Dans son ensemble, cette combinaison d'observations provenant de phénomènes très différents soutient fortement l'existence d'une composante gravitationnelle supplémentaire correspondant à la matière noire dans le modèle ΛCDM. Certaines différences entre observations et simulations sont néanmoins étudiées, particulièrement aux petites échelles galactiques, où les phénomènes liés au gaz, aux étoiles et aux supernovæ peuvent compliquer les comparaisons. Ces recherches permettent de tester aussi bien les propriétés possibles de la matière noire que notre compréhension de la formation et de l'évolution des galaxies.
La matière noire reste finalement un concept essentiel de la cosmologie contemporaine tout en représentant l'une de ses plus importantes questions non résolues. Les effets qui lui sont attribués sont observés à différentes échelles, depuis les galaxies individuelles jusqu'aux amas et à la structure générale de l'Univers. Le modèle ΛCDM fournit une description particulièrement efficace de nombreuses observations lorsqu'une importante composante de matière noire froide est incluse dans les calculs. Toutefois, connaître les effets gravitationnels d'une composante ne signifie pas connaître sa nature fondamentale, et la découverte de la particule ou du mécanisme responsable constituerait une avancée majeure en physique. Certaines recherches explorent également des modifications des lois de la gravitation comme solutions possibles à une partie des phénomènes attribués à la matière noire, mais ces modèles doivent simultanément expliquer les observations galactiques, les amas, les lentilles gravitationnelles, le fond diffus cosmologique et la formation des grandes structures. De nouvelles expériences souterraines, de nouveaux relevés astronomiques et de nouvelles observations cosmologiques cherchent donc à réduire progressivement les possibilités. La matière noire représente ainsi un exemple remarquable d'un phénomène qui n'est pas observé directement par sa lumière, mais dont la présence est reconstruite grâce à ses effets sur le reste du cosmos. Comprendre sa véritable nature permettrait de compléter une partie essentielle de notre connaissance de la composition et de l'évolution de l'Univers.