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Nostradamus (1503-1566)

Nostradamus n'est certainement pas le seul prophète moderne à avoir laissé une ouvre marquante et mémorable, et de loin. Si l'on établissait une liste exhaustive de ces figures, elle serait extrêmement longue et copieuse, même en limitant notre choix aux seuls prophètes laïques et non religieux. On pourrait citer, par exemple, l'étonnant et très étrange Ulrich de Mayence (1486-1558), dont les prophéties ont la réputation de se révéler avec une précision et une exactitude souvent stupéfiantes, presque à couper le souffle pour tout lecteur attentif. Cependant, malgré l'existence de ces nombreux contemporains ou prédécesseurs, Nostradamus demeure incontestablement le plus célèbre et le plus renommé de tous, celui dont la renommée et l'aura n'ont cessé de croître jusqu'à aujourd'hui, captivant l'imagination de générations entières.

Le célèbre prophète a également marqué sa ville d'adoption, Salon-de-Provence, où il vécut la dernière partie de sa vie et consacra ses dernières années à ses recherches et à ses écrits. Dans cette noble et charmante cité provençale, une association très active et dévouée s'est constituée sous le nom des Amis de Nostradamus, association ayant été fondée pour la préservation et la diffusion de l'oeuvre du mage et ayant présidée par l'estimée Madame A.-M. Mirault. À Salon-de-Provence se trouve également le tombeau de Nostradamus, un lieu de pèlerinage pour les admirateurs et les curieux. Fait rare et unique, Nostradamus est l'un des quelques personnages célèbres à avoir deux statues érigées dans la même ville : l'une adoptant un style académique classique, l'autre, beaucoup plus futuriste et moderne, a été déposée sur un site public par hélicoptère en 1966, un événement ayant suscité étonnement et curiosité parmi les habitants comme parmi les visiteurs.

Depuis plusieurs décennies, les livres et articles consacrés à ce grand «mage» se sont multipliés de façon remarquable, reflétant à la fois des positions favorables et enthousiastes, mais aussi des points de vue sceptiques et critiques. En mai 1968, une émission française télévisée particulièrement remarquable de la série intitulée Le Tribunal de l'Impossible, animée par Michel Subiela, fut réalisée. Cette émission proposait d'abord un excellent film retraçant la vie romancée et presque légendaire du prophète, offrant un portrait vivant et captivant de Nostradamus. Par la suite, un débat approfondi s'engagea entre divers participants, parmi lesquels nous nous trouvions, sur la valeur et l'importance réelle de ses prophéties. La discussion portait en particulier sur les fameuses Centuries de Nostradamus et leur portée prophétique, que certains considéraient comme quasi inexistante, tandis que d'autres y reconnaissaient une précision et une vérité surprenante, selon les points de vue et les interprétations adoptées.

En 1967, alors que l'on croyait déjà tout connaître de l'oeuvre de Nostradamus et que ses écrits avaient été largement étudiés et commentés, Pierre Rollet fit une découverte majeure et publia un texte inédit attribué au prophète : Interprétation des hiéroglyphes de Horapollo. Ce document constituait une véritable révélation pour les spécialistes et les amateurs. Il s'agissait d'un traité conservé dans le manuscrit français 2594 de la Bibliothèque nationale à Paris, ayant appartenu jadis au célèbre ministre Colbert. Ce manuscrit est non seulement authentiquement de la main de Nostradamus, mais il a été écrit entièrement de sa propre écriture originale, ce qui lui confère une valeur inestimable pour l'histoire et l'étude de ses méthodes et de ses connaissances.

L'analyse attentive et approfondie de ce texte inédit pourrait permettre de découvrir des éléments secrets ou cachés, et pourrait peut-être enfin révéler la clef permettant de comprendre la chronologie exacte et complète de toutes les Centuries de Nostradamus. Ce traité offre ainsi une occasion unique de percer les méthodes d'interprétation du prophète, de mieux saisir la logique et la structure de ses prédictions, et d'éclairer d'un jour nouveau certains aspects mystérieux de son oeuvre. C'est un document essentiel pour tous ceux qui souhaitent aller au-delà des anecdotes et des lectures superficielles, pour comprendre la profondeur et la complexité de la pensée de Nostradamus.

Ainsi, malgré le grand nombre d'autres prophètes et de figures mystiques de la Renaissance et des époques modernes, Nostradamus conserve une place unique dans l'histoire. Sa réputation, sa popularité et son influence dépassent largement le simple cadre des textes écrits, pour s'étendre à la culture populaire, à l'histoire intellectuelle et à la fascination durable pour l'avenir. Il est, sans aucun doute, le plus connu, le plus commenté, et celui dont le nom continue de faire rêver, intriguer et stimuler la curiosité de tous ceux qui s'intéressent à l'histoire, à la prophétie et aux mystères de la destinée humaine.

Médecin et astrologue : De la reconnaissance médicale à la prophétie

Le célèbre Michel de Nostredame, mieux connu sous son nom latinisé de Nostradamus, est né le 14 décembre 1503 à Saint-Rémy-de-Provence, charmante petite ville de la région provençale. Dès sa jeunesse et tout au long de sa vie, il ne cessera de penser à sa magnifique province d'origine, qu'il affectionnait profondément et où il conservait des attaches familiales et culturelles très fortes. Les habitants de Provence, les Provençaux eux-mêmes, lui gardent à ce jour, et avec un sentiment tout à fait justifié, une gratitude sincère et durable pour les services rendus, tant sur le plan médical que sur celui de la bienveillance et de l'action civique. Cette relation entre Nostradamus et sa région d'origine illustre bien le profond attachement du prophète à ses racines et à sa terre natale, qui a toujours inspiré et guidé ses choix et ses engagements.

Nostradamus ne se contenta pas de laisser en Provence la réputation d'un médecin exceptionnel et compétent ; il fut également un homme d'une générosité rare et exemplaire. Il ne comptait jamais son temps ni sa peine pour aider ses patients, qu'il traitait sans tenir compte de leur fortune ou de leurs moyens financiers. Par ailleurs, sa carrière brillante et reconnue auprès de la reine Catherine de Médicis lui offrait certains avantages matériels qu'il utilisait toujours à bon escient. Ces ressources, il les mettait volontiers au service de fondations charitables, de subventions et d'initiatives de bienfaisance, ce qui correspondrait aujourd'hui à ce que l'on nommerait des actions d'intérêt général. Un exemple significatif de son engagement concret est son implication dans le financement du canal de Craponne, ce grand canal d'irrigation transformant et apportant une prospérité durable à la plaine de la Crau, une oeuvre majeure pour l'agriculture et la vie locale. On ignore souvent que Nostradamus contribua de manière substantielle à ce projet, démontrant ainsi son souci du bien commun et sa capacité à agir pour le bénéfice collectif.

La famille de Nostradamus avait elle-même une longue tradition médicale. Plusieurs de ses aïeux avaient déjà exercé la médecine avec succès et reconnaissance. Le père du prophète, Jacques de Nostredame, était lui-même médecin, faisant perdurer l'héritage familial et l'excellence dans la pratique médicale. Fait notable et important, la famille Nostradamus appartenait à la communauté israélite, récemment convertie au catholicisme. Dans le contexte de Saint-Rémy, où la distinction sociale était fortement marquée, le père de Nostradamus était considéré comme un «nouveau chrétien», l'expression de l'époque pour désigner un juif converti. Cette identité et cette conversion apportaient à la famille un statut social particulier et expliquent en partie le cheminement et la reconnaissance progressive du jeune Michel dans la société provençale.

La carrière extérieure de Nostradamus, celle étant aujourd'hui bien connue grâce aux biographes et aux historiens, fut celle d'un médecin ayant suivi de solides études, ayant beaucoup voyagé et enrichi son savoir au contact d'autres pratiques et traditions. Sa carrière fut couronnée par un succès remarquable et une reconnaissance exceptionnelle, non seulement sur le plan médical mais également sur le plan intellectuel et social. Même du point de vue strictement médical, en considérant les normes et les connaissances de son époque, ses compétences et ses conceptions étaient remarquablement avancées et innovantes. Il se distinguait de ses confrères par des méthodes de prévention et des pratiques que l'on pourrait qualifier aujourd'hui de très modernes, adaptées à la santé publique et à la protection des populations.

Un exemple frappant de cette avant-gardisme médical est sa réaction face aux épidémies de peste qui ravageaient la Provence. À une époque où les règles élémentaires d'hygiène étaient largement ignorées, Nostradamus eut la clairvoyance et le mérite de mettre en place des mesures systématiques de nettoyage des rues et des maisons, sur une grande échelle, afin de limiter la propagation des maladies. Cette initiative témoignait de sa compréhension de la relation entre malpropreté, environnement insalubre et contagion des terribles maladies infectieuses, notamment la peste, qui frappait régulièrement la région. Cette capacité à anticiper, prévenir et agir efficacement en matière de santé publique montrait qu'il possédait un esprit à la fois scientifique et pratique, capable de combiner théorie et application concrète pour le bien de tous.

En résumé, Nostradamus représente un modèle unique d'homme de son temps, à la fois médecin compétent, généreux et visionnaire, mais également citoyen engagé et acteur du bien commun. Sa famille, son éducation et son attachement profond à la Provence ont façonné sa personnalité et ses choix de vie. Sa carrière médicale et ses actions charitables démontrent son dévouement à la société et sa capacité à allier savoir, pratique et humanité. Enfin, son esprit visionnaire, qui allait plus tard s'exprimer dans ses fameuses prophéties, était déjà perceptible dans sa façon de comprendre les causes et les conséquences, tant en médecine qu'en gestion sociale et sanitaire. Nostradamus demeure ainsi une figure exceptionnelle, alliant science, humanité et prévoyance, et continue d'inspirer admiration et fascination à travers les siècles.

Alors que Nostradamus s'illustrait de façon exceptionnelle dans le domaine de la médecine, démontrant des compétences et des connaissances remarquables, il gagnait simultanément une réputation tout aussi brillante, sinon parfois encore plus prestigieuse, dans le domaine de l'astrologie et de la divination. Ces activités occultes, qu'il pratiquait avec sérieux et méthode, ne constituaient pas un simple passe-temps, mais bien un aspect majeur de sa notoriété. En effet, c'est par ce biais, par sa renommée et ses talents en matière de prédictions et d'interprétations astrologiques, que Nostradamus conquit la haute faveur et la protection de la reine Catherine de Médicis, une souveraine profondément fascinée par les sciences occultes, les arts mystérieux et les savoirs ésotériques. Cette relation privilégiée ne se limita pas seulement à la période du règne d'Henri II, mais se poursuivit avec constance après la mort de ce dernier, la reine veillant à ne jamais lui refuser son appui et son attention.

À de nombreuses reprises, Catherine de Médicis consulta Nostradamus pour connaître le destin futur de ses enfants et anticiper les événements de la monarchie. Le prophète fut d'abord appelé à Paris en août 1555, pour y prodiguer ses conseils et partager ses prédictions, puis il se rendit, peu après, au château de Blois, résidence royale où il fut reçu avec honneur et respect. À la suite de ces consultations, la reine le nomma médecin ordinaire et conseiller personnel du roi, lui conférant un rôle officiel à la cour et renforçant ainsi sa position dans l'entourage royal. Cette nomination témoignait de la confiance profonde et durable que la reine accordait au prophète, tant pour ses compétences médicales que pour sa clairvoyance exceptionnelle.

À Paris, on peut encore observer aujourd'hui, non loin de l'église Saint-Eustache, une tour curieuse et particulière où Catherine de Médicis aimait monter très régulièrement en compagnie de Nostradamus pour observer les astres. Cette tour, dont l'architecture singulière permettait l'observation astronomique et la pratique des arts divinatoires, symbolise à la fois le lien intime entre la reine et le prophète et l'importance accordée à l'astrologie dans les décisions et orientations de la monarchie. Ces moments passés à étudier le ciel et à interpréter les signes astrologiques renforçaient non seulement la relation personnelle entre Nostradamus et la reine, mais conféraient également une légitimité à ses prédictions et à son rôle à la cour.

Dans les dernières années de sa vie, Nostradamus se retira progressivement dans sa belle demeure du quartier Farreioux, à Salon-de-Provence, où il menait une existence plus paisible mais néanmoins active. C'est là que, en octobre 1564, la reine mère elle-même lui rendit visite, accompagnée de Charles IX et de Henri de Béarn, lors d'un séjour officiel dans la ville. Ces visites témoignaient de l'estime constante que lui portait la famille royale et de la confiance inébranlable qu'ils avaient dans ses prédictions, son jugement et ses connaissances. Dans cette demeure, Nostradamus s'était aménagé, dans les combles de son hôtel particulier, un laboratoire-observatoire, espace dédié à la fois à ses expériences scientifiques, à l'étude des astres et à la rédaction de ses ouvrages prophétiques.

Nostradamus mourut le 2 juillet 1566, dans des conditions et à l'heure exactes qu'il avait lui-même annoncées et prédites. Ce détail est particulièrement fascinant et notable, car il est extrêmement rare qu'un voyant réussisse à prévoir avec précision un événement concernant sa propre vie, et encore plus la date exacte de sa mort. Cet aspect de sa vie renforce l'aura de mystère l'entourant et confirmant, selon ses admirateurs, l'authenticité et la fiabilité de ses capacités prophétiques. La précision de cette prédiction personnelle demeure l'un des exemples les plus frappants de la cohérence et de la portée de son talent.

Apparemment, il n'existe aucun mystère majeur concernant la vie de Nostradamus ni son apparence physique, ce qui est plutôt exceptionnel pour un personnage de sa stature, surtout dans le domaine des sciences occultes où les représentations sont souvent incertaines. Contrairement à beaucoup d'autres figures célèbres et énigmatiques, plusieurs portraits authentiques et remarquables de Nostradamus nous sont parvenus. Le plus remarquable est sans doute celui peint par son fils César Nostradamus, oeuvre conservée aujourd'hui à la bibliothèque Méjanes d'Aix-en-Provence. Ce portrait permet de connaître avec précision l'aspect physique du prophète et de le relier aux descriptions historiques, donnant un visage concret à l'homme derrière les légendes, et humanisant ainsi celui qui reste une figure majeure et fascinante de l'histoire européenne.

Entre légende et mythe romantique

À l'opposé de la biographie historique et largement connue de Nostradamus, il existe un Nostradamus légendaire, dont l'image s'est diffusée et popularisée dans l'imaginaire collectif, grâce notamment à l'un des plus célèbres romans de cape et d'épée, écrit par le talentueux Michel Zévaco : Nostradamus. Cette oeuvre littéraire, à la plume brillante et fertile, a largement contribué à répandre un portrait romantique et héroïque du prophète, bien différent de celui que l'histoire nous restitue. Il est important de s'arrêter un moment sur cette image, car elle révèle beaucoup sur la manière dont les mythes se construisent et comment l'imagination populaire transforme les faits historiques en récits fascinants et légendaires.

Il n'est jamais inutile, en effet, de s'intéresser aux images idéalisées et populaires se formant autour de grands personnages historiques. Ces représentations, souvent amplifiées par la littérature et le folklore, créent de véritables mythes qui perdurent dans le temps. L'imagination collective semble toujours chercher à cristalliser ces figures héroïques autour de modèles exemplaires, apparaissant sans cesse sous diverses formes et réinterprétations, selon les époques et les sensibilités des auteurs. Il arrive fréquemment que le personnage historique réel, sur certains points précis et essentiels, corresponde étonnamment à l'image mythique s'étant imposée, surtout lorsque cette image a servi par la suite de source d'inspiration à un écrivain particulièrement imaginatif et habile dans la création de récits romanesques.

Comment nous apparaît donc Nostradamus dans le roman de Michel Zévaco ? Dans cette fiction, il est représenté comme un jeune homme beau et ténébreux, doté non seulement des qualités habituelles d'un héros noble et courageux des romans de cape et d'épée, mais prenant également l'allure d'un Byron mélancolique, presque tragique. Il se heurte, à plusieurs reprises, à des obstacles cruels et à des malédictions terribles, malgré ses prodiges de bravoure et son intelligence remarquable. Ce n'est qu'après avoir atteint un âge déjà mûr qu'il peut enfin retrouver sa bien-aimée prédestinée, une femme noble et belle, ayant été victime d'une machination machiavélique l'ayant fait faussement accuser de sorcellerie. L'auteur s'attache à souligner la dimension dramatique et héroïque de son destin, créant un Nostradamus romantique, mais tragique et intensément humain.

Le Nostradamus historique, en revanche, apparaît comme l'exact opposé de ce jeune premier romantique. S'il voyagea beaucoup au cours de sa vie, ces déplacements ne furent jamais l'occasion de gestes héroïques ou de prouesses chevaleresques. On ne lui connaît aucune passion amoureuse marquante, et son second mariage, contracté tardivement, fut une union calme, modeste et prosaïque, destinée essentiellement à perpétuer le nom familial et à assurer la continuité de sa lignée. Son existence réelle se caractérise par la mesure, la discipline et le sérieux, contrastant fortement avec le portrait flamboyant et dramatique que Zévaco propose dans son roman.

Cependant, l'aspect de «jeune premier romantique» dans l'oeuvre de Zévaco est complété par une autre dimension, encore plus prestigieuse et fascinante : Nostradamus y devient le grand initié, le mage chargé de devenir le véritable maître occulte de la cour des Valois. Dans le roman, il part en Égypte dès sa trentaine pour recevoir la plus haute initiation dans les chambres secrètes de la Grande Pyramide, où il est formé par les maîtres à toutes les sciences traditionnelles et occultes. Zévaco décrit avec soin les épreuves terrifiantes qu'affronte son héros, créant une atmosphère mystérieuse et impressionnante. Il semble que Zévaco se soit inspiré d'ouvrages antérieurs, notamment Sethos, de l'abbé Terrasson, très diffusé en France à la fin du XVIIIe siècle, qui relatait les initiations secrètes et les savoirs ésotériques transmis en Égypte. Après ces initiations, le héros se retire plusieurs années à l'intérieur même de la Grande Pyramide, où il est instruit par les maîtres dans tous les arts occultes et les sciences secrètes, avant de revenir en Europe en tant que Grand Maître de la Rose-Croix, chargé de veiller à l'exécution progressive d'un plan synarchique minutieusement conçu par les initiés pour influencer la cour des Valois depuis les coulisses.

L'historien rationnel et positif serait évidemment très sceptique devant cette histoire, si séduisante et romanesque soit-elle. Zévaco s'est inspiré pour son roman de récits circulant en France avant la Révolution, concernant notamment les initiations extraordinaires du comte de Cagliostro en Égypte. Néanmoins, il reste tout à fait légitime de poser la question : Nostradamus aurait-il réellement appartenu à une société initiatique secrète ? L'absence de voyage en Égypte ou dans d'autres pays orientaux ne constitue pas une preuve définitive du contraire. Même à l'époque, il était possible de recevoir des initiations traditionnelles sans se déplacer vers des contrées lointaines, car certains Européens pouvaient bénéficier de contacts occultes et ésotériques à distance ou en restant sur le continent.

Certes, à notre connaissance actuelle, aucun document explicite (tel qu'un diplôme d'initiation ou des bijoux rituels) ne permet de confirmer l'appartenance de Nostradamus à une société secrète. Pourtant, une série d'indices et de preuves indirectes laisse penser, du moins pour les spécialistes de ces questions, que cette hypothèse est plausible et présente une forte présomption de vérité. L'ensemble de ces éléments, bien que ne constituant pas une certitude absolue, suggère que le prophète a pu bénéficier d'enseignements, de connaissances et d'initiations réservés aux cercles secrets, renforçant l'idée d'une double vie : celle de l'homme de science et celle du mage initié, légendaire et mystérieux, dont la réputation perdure jusqu'à nos jours.

Nostradamus et les pratiques initiatiques dans les Centuries

Dans les Centuries, le célèbre voyant semble nous avoir laissé lui-même des indices explicites et révélateurs concernant ses liens avec les cercles initiatiques. Ces passages, souvent dissimulés sous une forme poétique et cryptique, donnent l'impression que Nostradamus voulait transmettre certains savoirs à des lecteurs attentifs, capables de décoder les signes et les allusions. L'intérêt de ces passages n'est pas seulement littéraire, mais également symbolique et historique, car ils suggèrent que le prophète participait à des pratiques initiatiques complexes et qu'il connaissait les rituels secrets réservés aux élites ésotériques de son temps.

Par exemple, dans la Century I, Quatrain XLII, nous pouvons lire :

   «Le dix Calende d'Avril de faict Gotique
   Ressuscité encor par gens malins :
   Le feu estainct, assemblée diabolique
   Cherchant les os du d'Amant et Pselin.
»

Le dernier vers, très énigmatique, pourrait en réalité se lire : «Cherchant les os du démon de Psellus». Nostradamus aurait alors vite modifié le texte, ajoutant un passage moins révélateur, afin de tromper les curieux et les censeurs, évitant ainsi toute accusation ou malentendu. Derrière ces mots mystérieux, ce n'est pas de la sorcellerie vulgaire ou malveillante, mais plutôt la description d'une scène d'évocation magique rituelle, pratiquée non par un simple individu isolé, mais par une assemblée organisée d'initiés connaissant parfaitement les pratiques ésotériques.

Ces pratiques initiatiques n'avaient rien de satanique. L'expression «assemblée diabolique» est trompeuse et volontairement provocatrice, destinée à dissuader les censeurs et les inquisiteurs, qui auraient pu interpréter à tort ces passages. Il ne faut pas oublier qu'à l'époque, les lois contre la sorcellerie et les pratiques occultes étaient appliquées avec une rigueur extrême : le moindre aveu pouvait entraîner la mort ou la torture, même pour des activités purement spirituelles ou philosophiques. Ainsi, Nostradamus devait faire preuve de prudence et de subtilité lorsqu'il évoquait ses pratiques initiatiques.

Michel Psellos, ou Psellus (1018-1096), est un exemple historique éclairant : philosophe grec et platonicien renommé, il avait laissé des textes magiques et ésotériques, destinés à influencer les initiés occidentaux de la Renaissance. Psellos ne pratiquait ni la magie noire ni des rituels malveillants ; ses études et ses pratiques visaient à atteindre un état d'illumination divine et philosophique, à acquérir la connaissance supérieure et à harmoniser l'âme avec l'univers. Selon ses écrits :

   «Une fois là, nous voyons, nous ne raisonnons pas, ou bien mieux, nous ne nous rendons pas compte que nous pensons ; car le penser appartient à un degré inférieur de connaissance, il est la perception d'une substance particulière...»

Cette vision philosophique et mystique montre que les initiations et les évocations n'étaient pas des pratiques obscures mais des outils d'élévation spirituelle, permettant à l'individu d'atteindre une compréhension plus vaste de l'univers et de soi-même.

Il faudra reparler plus loin des évocations magiques, cette fois pratiquées par un adepte isolé, pour mieux comprendre la nature réelle du secret de Nostradamus. Il est crucial de comprendre que les rituels réalisés par des initiés de haut niveau, tels que Nostradamus, Corneille Agrippa de Nettesheim, John Dee, Martinès de Pasqually, ou plus récemment Aleister Crowley, ne peuvent en aucun cas être assimilés à de la magie noire. Ces pratiques, loin de chercher à nuire, poursuivaient des objectifs d'illumination et de réintégration de l'homme dans ses pouvoirs perdus depuis la chute adamique, dans une perspective profondément spirituelle et philosophique.

De plus, il ne faut pas considérer que Nostradamus accomplissait ses pratiques religieuses catholiques avec hypocrisie, pour masquer ses connaissances ésotériques. Les hommes de la Renaissance, y compris des figures comme Nostradamus, ne doivent pas être jugés selon les critères modernes du XXe siècle. Ils pouvaient parfaitement combiner une pratique religieuse sincère avec un engagement profond dans les arts et sciences initiatiques, y compris l'invocation des puissances angéliques. Nostradamus représentait ainsi un exemple rare d'harmonie entre dévotion traditionnelle et maîtrise occulte, guidé par une sincérité spirituelle exceptionnelle, comme le rappelle sa devise et armoirie : «Soli Deo».

Les trésors mystérieux et les énigmes des Centuries

Les Centuries de Nostradamus regorgent de passages énigmatiques continuant de fasciner les lecteurs, en particulier ceux s'intéressant aux symboles ésotériques et aux mystères initiatiques. Certains de ces passages nourrissent la curiosité des spécialistes et des adeptes de l'ésotérisme, notamment par les allusions à des objets, des lieux ou des trésors soigneusement cachés et jalousement protégés. On y retrouve des symboles qui évoquent des concepts complexes, comme la route - symbole de cycles et de voyages initiatiques - représentée par huit rayons, ou encore l'aigle, symbole ancien et universel de maîtrise alchimique, de puissance et de vision. Ces éléments, simples en apparence, renvoient à des pratiques et des connaissances que seuls les initiés pouvaient pleinement comprendre et interpréter.

Mais revenons maintenant aux Centuries elles-mêmes. Parmi tous les textes, trois passages se révèlent particulièrement étranges et fascinants, car ils font référence à un trésor mystérieux, gardé avec un soin extrême, comme s'il était destiné à ne jamais être découvert par les profanes. Le premier de ces textes se lit ainsi :

   «Est caché le thresor
   Qui par longs siècles avoit este grappé :
   Trouvé mourra, l'oeil crevé de ressort.
»

Ce passage semble indiquer l'existence d'un appareil mécanique très ingénieux, conçu pour protéger le trésor contre l'oeil de l'indiscret. Le mécanisme serait déclenché automatiquement en cas de curiosité inappropriée, assurant ainsi que seuls les véritables initiés pourraient s'approcher du secret. L'attention portée à la précision et au détail dans ce passage montre combien Nostradamus savait combiner la poésie, le cryptage et l'ésotérisme, en créant des messages doubles : un sens apparent pour les lecteurs ordinaires, et un sens caché pour ceux qui pouvaient déchiffrer les allusions.

La même division des Centuries fournit un second indice (I, XXVII), renforçant l'idée de trésor :

   «Dessous la chaîne Guien du ciel frappé,    Non loing de l'est caché le trésor...»

Selon certaines interprétations, ce trésor se trouverait enterré à proximité d'un chêne foudroyé, peut-être en Guyenne, bien que certains chercheurs pensent que le mot Guien pourrait être un néologisme inventé par Nostradamus pour brouiller les cartes et compliquer l'identification exacte du lieu. Dans ce cas, le terme pourrait tout simplement signifier «porteur de gui», la plante sacrée et symbolique des druides et des initiés, renforçant ainsi le lien avec les traditions occultes et initiatiques.

Le second passage particulièrement curieux se trouve dans les Centuries IX, VII :

   «Qui ouvrira le monument trouvé
   Et ne viendra le serrer promptement,
   Mal luy viendra...»

Cette menace est claire : tout individu indiscret tentant de découvrir ou d'ouvrir le trésor serait frappé par un piège diabolique ou une sanction mystérieuse, probablement de nature rituelle ou symbolique. Le message codé laisse entendre que la curiosité imprudente pourrait coûter très cher, et qu'il existait des protections rigoureuses autour de ce trésor, que seuls les initiés pouvaient déjouer.

L'imagination populaire, notamment à Salon-de-Provence où vécut Nostradamus, s'empara rapidement de ces passages après la mort du prophète. Une tradition locale se mit en place, allant bien au-delà de toute crédibilité rationnelle, selon laquelle le mage n'était en réalité pas mort. Afin de continuer à méditer et à oeuvrer en toute tranquillité, Nostradamus se serait retiré dans une pièce souterraine secrète, dissimulée sous son tombeau, après avoir simulé son enterrement. Cette légende persistait jusqu'au XXe siècle, certains habitants affirmant avoir entendu, en tendant l'oreille, le crissement de sa plume, signe que le mage continuait à écrire et à travailler, même après sa disparition officielle.

Ainsi, les passages des Centuries relatifs au trésor et aux dispositifs de protection révèlent la complexité de l'esprit de Nostradamus, capable de mêler habilement poésie, cryptage, symbolisme et références initiatiques. Ces textes montrent que le prophète savait créer des énigmes durables, à la fois pour protéger ses secrets et pour transmettre un savoir ésotérique aux lecteurs avertis, capables de lire entre les lignes et de comprendre les signes laissés par un maître initié, conscient de la valeur de la transmission secrète.

Le symbolisme du huit et le véritable sens du trésor

Rappelons tout d'abord l'importance primordiale et fondamentale du chiffre huit dans l'ensemble des voies initiatiques se réclamant, de près ou de loin, de la filiation templière. Le huit, symbole de l'infini, de la régénération et de la perfection spirituelle, occupe une place centrale dans les doctrines ésotériques médiévales. Il renvoie à l'équilibre cosmique, à la résurrection et à la transition entre le monde matériel et le monde spirituel. Cette symbolique n'est donc en rien anodine et éclaire certaines allusions apparemment obscures présentes dans les Centuries de Nostradamus.

Pourtant, les deux passages cités précédemment semblent désigner sans la moindre ambiguïté tout autre chose que le simple tombeau du voyant de Salon-de-Provence. À moins, bien entendu, de retenir une hypothèse hautement fantastique et totalement gratuite : celle de l'existence de deux tombeaux distincts de Nostradamus, l'un connu et officiellement reconnu, l'autre inconnu et secret, qui serait en réalité le véritable lieu de conservation du mystérieux trésor. Cette conjecture, bien que séduisante pour l'imaginaire, reste hautement spéculative et difficilement soutenable sur un plan rationnel.

Mais venons-en maintenant au troisième et dernier passage des Centuries se rapportant explicitement à cet énigmatique trésor, passage méritant une attention toute particulière :

   «Quand l'escriture D. M. trouvée,
   Et cave antique à lampe découverte,
   Loy, Roy, et Prince Ulpian esprouvée,
   Pavillon royne et duc sous la couverte.
»

Ce texte peut sembler, de prime abord, extrêmement obscur et hermétique. Pourtant, une lecture attentive permet de comprendre qu'il réfute immédiatement l'interprétation classique et matérialiste du mot «trésor». Il ne s'agit manifestement pas de richesses matérielles telles que des coffres remplis d'or, de joyaux ou de monnaies sonnantes et trébuchantes. Au contraire, tout indique que Nostradamus évoque ici une réalité d'un tout autre ordre, plus subtile et profondément symbolique.

Dès lors, la question se pose naturellement : de quel trésor s'agit-il réellement ? Serait-ce un trésor initiatique, composé d'objets rituels issus des traditions templières ou rosicruciennes ? S'agirait-il d'un plan synarchique secret, destiné à préparer l'avenir politique et spirituel des héritiers des anciennes monarchies françaises ? Ou bien faudrait-il y voir la référence aux quarante-huit quatrains manquants de la Centurie VII dans son état original ? Certains vont même jusqu'à évoquer l'existence d'un livre secret contenant la clé explicite permettant d'interpréter l'ensemble des prophéties de Nostradamus, jusque-là volontairement cryptées.

Il est également possible que ce trésor soit purement symbolique, relevant d'une expérience spirituelle ou initiatique comparable à un événement majeur de la tradition rosicrucienne. On pense notamment à l'épisode fondateur relaté dans la Fama Fraternitatis, décrivant la découverte, en 1604, du tombeau de Christian Rosenkreutz, événement chargé d'une forte portée symbolique plutôt que matérielle. Dans cette perspective, le trésor de Nostradamus ne serait pas un objet, mais une révélation, une connaissance réservée à ceux ayant atteint un certain degré d'initiation.

L'idée selon laquelle Nostradamus aurait atteint un très haut niveau d'initiation au sein de la Fraternité de la Rose-Croix, allant peut-être jusqu'à la réception de la Grande Maîtrise, apparaît alors comme relativement plausible. Plusieurs indices convergent dans ce sens. À Turin, notamment, on peut encore voir, à la compagnie Morazzo, rue Michel-Lessonna au numéro 68 - ancienne Villa Vittoria - une plaque de marbre portant une inscription pour le moins troublante :

   «1556 - Nostradamus loge ici où se trouve le Paradis,
   l'Enfer, le Purgatoire.
»

Cette inscription est suivie de vers à la tonalité solennelle et initiatique :

   «Je me nomme la victoire,
   Celui qui m'honore aura la gloire.
   Celui qui me méprise aura la ruine complète.
»

Que penser d'une telle déclaration, sinon qu'elle suggère une connaissance transcendante, à la fois spirituelle, morale et initiatique, plaçant Nostradamus au cour d'un savoir réservé à une élite éclairée ? Cette plaque, par son contenu et son symbolisme, renforce l'hypothèse d'un homme profondément engagé dans les courants ésotériques majeurs de son époque, et détenteur d'un trésor qui ne saurait être réduit à de simples biens matériels.

Le simple fait que le propriétaire de cette demeure ait tenu à immortaliser et perpétuer le souvenir d'une visite effectuée par Nostradamus, alors simplement de passage à Turin en 1556, est en soi révélateur. Un tel geste commémoratif laisse fortement supposer que cette visite n'avait rien de banal ni d'anodin. Il est difficile d'imaginer qu'un hôte ait voulu conserver une trace aussi solennelle d'une rencontre ordinaire. Tout porte donc à croire que Nostradamus accomplit, lors de ce séjour, un acte ou un rituel ayant profondément marqué son hôte, au point d'en justifier la gravure durable dans la pierre.

L'on pense alors presque irrésistiblement au passage - exceptionnel par nature - d'un très haut dignitaire rosicrucien. Plus encore, les termes mêmes employés dans l'inscription semblent indiquer que la visite du mage de Salon ne relevait nullement d'une simple politesse mondaine ou d'un échange de convenances. Elle répondait, au contraire, à une mission initiatique bien définie, dont l'objet précis demeure certes inconnu, mais que l'on peut raisonnablement supposer lié à la consécration d'un lieu sacré. Il pourrait s'agir de l'inauguration rituelle d'un Temple, ou peut-être de la fondation officielle d'une loge initiatique, selon des usages propres aux sociétés secrètes de l'époque.

Cette hypothèse se trouve renforcée par l'étrange allusion figurant dans l'inscription à l'Enfer, au Purgatoire et au Paradis. Il ne s'agit manifestement pas ici d'une référence théologique au sens dogmatique ou religieux du terme. Ces notions doivent être comprises comme des étapes symboliques d'un parcours initiatique, représentant les épreuves successives que doit traverser l'aspirant avant d'atteindre l'illumination spirituelle. Dans cette optique, l'Enfer renverrait aux épreuves les plus ardues, le Purgatoire à la purification progressive, et le Paradis à l'accession finale à la connaissance libératrice.

Si cette interprétation est correcte, alors l'inscription revêt une portée extrêmement forte : elle suggère que, selon les capacités spirituelles et morales du candidat à l'initiation, celui-ci pouvait soit accéder à une libération totale, soit, au contraire, subir un effondrement initiatique, une chute symbolique correspondant à l'échec face aux épreuves. Le texte inscrit se présente dès lors comme un avertissement solennel, soulignant la gravité et les risques inhérents à toute démarche ésotérique authentique.

Il serait, dans cette perspective, particulièrement intéressant de s'interroger sur les personnalités majeures du monde initiatique que Nostradamus fut amené à côtoyer au cours de sa carrière. Parmi elles, il est presque impossible de ne pas citer François Rabelais. Bien éloigné de l'image populaire qui en fait un simple bon vivant, amateur de vin et de plaisirs charnels, Rabelais fut en réalité un homme d'une grande profondeur intellectuelle. Loin d'un rationalisme militant avant l'heure, il entretenait des contacts étroits et suivis avec les grandes confréries initiatiques de son temps, comme l'ont montré plusieurs travaux sérieux.

Il ne paraît donc nullement arbitraire de supposer que Nostradamus joua un rôle important au sein d'une société secrète initiatique, très probablement d'inspiration rosicrucienne. Dès le XVI? siècle, on perçoit clairement que se prépare, avec des figures telles qu'Agrippa ou Paracelse, la grande manifestation rosicrucienne qui devait éclore publiquement au début du siècle suivant. Nostradamus s'inscrirait alors pleinement dans ce mouvement souterrain de transmission ésotérique.

Il ne faut pas non plus négliger l'hypothèse d'une transmission ésotérique héréditaire. Les origines juives de Nostradamus permettent en effet d'envisager une formation kabbalistique précoce. Dans certaines grandes familles israélites de Provence, la transmission des secrets de la Kabbale - tant spéculative que pratique - s'effectuait traditionnellement de père en fils. Cette filiation intellectuelle et spirituelle pourrait avoir joué un rôle déterminant dans la formation du futur voyant.

En définitive, et de manière presque paradoxale, l'image populaire de Nostradamus comme «grand initié» ne relève pas uniquement d'une construction romanesque ou d'un mythe tardif. Elle repose sur des indices sérieux et concordants. Le grand voyant de Salon apparaît bel et bien comme un acteur important dans la perpétuation vivante des traditions de l'hermétisme et de la Kabbale, à une époque charnière de l'histoire spirituelle européenne.

Mais nous voici désormais confrontés au problème majeur, celui qui demeure au cour de toutes les interrogations : oui ou non, Nostradamus possédait-il réellement le pouvoir de voir l'avenir ? Et, si tel est le cas, quel fut son véritable secret ?

Les secrets des Centuries

La critique rationaliste rejette d'emblée, et souvent avec une vigueur presque agressive, toute idée selon laquelle il existerait un véritable «secret de Nostradamus». Pour cette approche sceptique, la question est rapidement tranchée : le mystère supposé entourant l'oeuvre du prophète de Salon serait purement illusoire et ne résisterait pas à un examen rigoureux. Dès lors que l'on adopte l'une ou l'autre des deux thèses sceptiques généralement avancées, ce prétendu secret se trouve purement et simplement réduit à néant.

Selon la première de ces thèses, les Centuries ne constitueraient rien d'autre qu'un recueil délirant parmi bien d'autres, l'oeuvre d'un illuminé - au sens courant et péjoratif du terme. Dans cette perspective, le succès durable des écrits de Nostradamus serait interprété comme l'une de ces survivances regrettables de la superstition, survivance qui continuerait, encore aujourd'hui, à faire obstacle au progrès de l'esprit scientifique et à la maturation intellectuelle des masses. Autrement dit, l'engouement persistant pour les Centuries relèverait davantage d'un attachement irrationnel que d'un intérêt fondé sur une quelconque valeur prophétique réelle.

La seconde thèse sceptique adopte un point de vue presque opposé, tout en aboutissant à une conclusion similaire. Selon elle, Nostradamus n'aurait nullement été un demi-fou halluciné ou un visionnaire exalté. Bien au contraire, il aurait été un homme particulièrement rusé et habile, capable de composer des «prophéties» pratiquement irréfutables. Cette irréfutabilité tiendrait à une raison simple : n'importe quel lecteur, pour peu qu'il s'en donne la peine, peut trouver absolument n'importe quoi dans les Centuries de Nostradamus, tant leur formulation est vague et polysémique.

Dans cette optique, le prophète aurait fait preuve d'une virtuosité exceptionnelle dans l'art d'utiliser un langage volontairement alambiqué, obscur et ambigu. Il aurait ainsi produit une sorte de feu d'artifice verbal, un ensemble foisonnant d'images et de symboles suffisamment larges pour englober tout événement important susceptible de survenir dans l'avenir. Une simple lecture d'un manuel d'histoire, même très élémentaire, montrerait qu'un prétendu prophète ne prend guère de risques en annonçant, pour des pays comme la France, l'Italie, l'Angleterre ou l'Allemagne, des troubles politiques, des complots, des guerres ou des massacres.

En effet, la gamme des bouleversements historiques possibles demeure relativement limitée : intrigues politiques, conflits avec des puissances étrangères, guerres civiles, crises internes ou révolutions. Dès lors, annoncer de tels événements relèverait moins d'une clairvoyance surnaturelle que d'un constat banal fondé sur l'observation des cycles historiques. À ce titre, Nostradamus n'aurait pas été beaucoup plus prophète que celui qui déclarerait, sans grand risque d'erreur, que les années à venir connaîtront alternativement de la pluie, de la sécheresse, des orages ou quelques secousses telluriques.

Enfin, l'affrontement incessant de générations d'exégètes de Nostradamus, qui s'évertuent avec acharnement à trouver dans les Centuries la confirmation précise de leurs espoirs politiques - souvent diamétralement opposés - viendrait indirectement confirmer cette thèse sceptique. Ce foisonnement d'interprétations contradictoires montrerait, de manière presque éclatante, que Nostradamus aurait réussi le tour de force d'écrire une oeuvre si sibylline que chacun, à condition de s'y investir suffisamment, peut y découvrir ce qu'il cherche. En ce sens, les Centuries permettraient à tout lecteur de «trouver l'âge du capitaine», pour reprendre l'expression ironique chère aux humoristes.

Si la première théorie - celle présentant Nostradamus comme un demi-fou halluciné - doit être rejetée sans hésitation, car elle ne résiste pas à l'examen sérieux des faits, la seconde hypothèse sceptique mérite, en revanche, une analyse beaucoup plus attentive et nuancée. Elle ne peut être écartée d'un simple revers de main, car elle repose sur des arguments qui, au premier abord, paraissent cohérents et raisonnables.

Il est en effet incontestable que le langage de Nostradamus se caractérise par une extrême complexité. Son style est énigmatique, souvent obscur, parfois volontairement déroutant, et peut sembler étrange, voire bizarre, au lecteur moderne. De nombreux passages se présentent sous une forme suffisamment générale pour pouvoir s'appliquer, rétrospectivement, à une grande variété d'événements historiques distincts. Cette plasticité du texte nourrit naturellement la méfiance de l'historien rationaliste.

La France, ayant été l'un des pays occidentaux les plus durement éprouvés par les guerres, les invasions, les troubles civils et les calamités de toutes sortes, offre un terrain particulièrement propice à ce type d'interprétations larges. Dans ces conditions, on comprend parfaitement que l'historien sceptique ne s'enthousiasme guère devant ce qu'il considérerait comme une «prophétie géniale» lorsqu'il lit des quatrains susceptibles de s'appliquer à presque n'importe quel conflit ayant semé la désolation sur le territoire français.

Ainsi, un passage tel que celui-ci peut sembler emblématique de cette ambiguïté :

   «La paix s'approche d'un côté et la guerre :
   Oncques ne fut la poursuite si grande :
   Plaindre homme, femme ; sang innocent par terre
   Et ce sera de France à toute bande.
» (IX, LII)

Un tel texte, par son caractère général, peut en effet correspondre à de nombreux épisodes sanglants de l'histoire de France, sans qu'il soit nécessaire d'y voir une vision précise ou ciblée d'un événement particulier. Cette observation renforce l'argument sceptique selon lequel Nostradamus aurait simplement produit des formulations suffisamment larges pour traverser les siècles sans jamais être démenties.

Cependant, une étude approfondie et méthodique des Centuries révèle un élément fondamental qui vient ébranler cette hypothèse trop commode d'un simple assemblage de «prédictions omnibus». En effet, le calcul même des probabilités rendrait hautement improbable l'idée que l'ensemble de l'oeuvre ne serait qu'un jeu habile de généralités applicables à tout et à n'importe quoi.

Sans anticiper sur la suite de l'analyse - dans laquelle il conviendra d'examiner si Nostradamus a réellement «fait mouche» à propos de certains épisodes historiques majeurs - il existe déjà un fait particulièrement significatif. Si prédire des événements importants à Paris, Londres, Venise ou dans d'autres grandes villes européennes comporte toujours une forte probabilité de tomber juste, la présence insistante du nom de Varennes pose un problème autrement plus délicat.

Cette petite ville de l'Argonne n'a, en effet, été le théâtre que d'un seul événement historique digne de ce nom : l'arrestation de Louis XVI lors de sa fuite. Jamais auparavant, ni du vivant de Nostradamus ni dans les siècles qui ont précédé, il ne s'y était produit la moindre affaire d'importance susceptible d'attirer l'attention d'un chroniqueur, d'un historien ou, a fortiori, d'un prophète. Ce détail rend toute explication par le simple hasard ou par une généralisation excessive particulièrement fragile.

De surcroît, Nostradamus ne s'est jamais rendu en Argonne et n'y possédait ni famille ni relations connues. Il est donc impossible d'invoquer l'influence consciente ou inconsciente d'un lieu familier, ni celle d'un souvenir d'enfance persistant, pour expliquer l'apparition de ce nom précis dans ses écrits. Cette singularité, parmi d'autres, invite à reconsidérer avec prudence la thèse selon laquelle les Centuries ne seraient qu'un habile jeu d'ambiguïtés dénué de toute portée véritable.

Lorsque l'on entreprend de décrypter attentivement certains passages des Centuries - et les surprises, il faut bien le dire, ne manqueront pas - il devient difficile d'échapper à une conclusion troublante. En effet, tout semble indiquer que Nostradamus fut capable de voir des faits futurs avec une précision remarquable, allant bien au-delà de simples intuitions vagues ou de formulations générales. Certaines de ses descriptions concernent des événements et des réalités techniques dont l'existence même était totalement inconcevable pour les esprits les plus brillants de son époque.

C'est notamment le cas des passages des Centuries décrivant des épisodes parmi les plus sombres et les plus dramatiques de la Seconde Guerre mondiale. Dans ces quatrains, Nostradamus paraît évoquer non seulement des conflits d'une ampleur inédite, mais aussi des formes de destruction et des moyens de guerre radicalement nouveaux. L'un des exemples les plus frappants demeure sa peinture saisissante des derniers jours de la résistance allemande à Berlin, alors que la grande capitale était soumise à des bombardements de plus en plus massifs, continus et apocalyptiques.

Le texte suivant en offre une illustration particulièrement saisissante :

   «De feu volant la machination
   Viendra troubler au Grand Chef assiégé,
   Dedans sera telle sédition
   Qu'en désespoir seront les profilgés.
(VI, XXXIV)

L'évocation du «feu volant» et de la «machination» s'abattant sur un chef assiégé semble correspondre de façon troublante aux bombardements aériens intensifs, tandis que la sédition intérieure et le désespoir décrivent avec une étonnante justesse l'effondrement moral et politique qui marqua la fin du régime nazi à Berlin.

Plus extraordinaire encore, on trouve dans les Centuries la description d'une scène de combat impliquant l'usage de lance-flammes, arme d'une cruauté redoutable, totalement inimaginable au XVIe siècle. Aucun ingénieur, aucun stratège militaire de l'époque n'aurait pu concevoir une telle invention ni en anticiper l'emploi sur un champ de bataille.

Ainsi lit-on ce vers énigmatique :

   «Quinze soldats la plus part Ustagois... (IV, LXIV, vers 3).

Le terme Ustagois ne correspond à aucun nom connu de peuple, de tribu ou de nation. Il s'agit manifestement d'un néologisme forgé par Nostradamus lui-même. Or ce mot peut être compris comme la francisation de deux termes latins, usta agentes, que l'on peut traduire littéralement par «ceux qui projettent le feu» ou «lanceurs de brûlures». L'allusion à des soldats armés de dispositifs incendiaires apparaît alors d'une précision étonnante.

Ces exemples conduisent à une conclusion difficilement évitable : Nostradamus ne se serait pas contenté de simples prévisions fondées sur des probabilités historiques ou des généralités politiques. Il aurait, au contraire, bénéficié de véritables visions, d'images mentales concrètes et structurées de l'avenir, parfois d'une précision saisissante dans leurs détails les plus techniques.

Se pose alors une question essentielle et inévitable : quel fut le secret mis en oeuvre par Nostradamus pour accéder à un tel niveau de connaissance du futur ? N'aurait-il pas, d'une manière ou d'une autre, livré lui-même les clefs de son extraordinaire pouvoir prophétique ?

Avant d'aborder directement ce problème fondamental, il n'est sans doute pas inutile de dire quelques mots des Centuries elles-mêmes, cet ouvrage singulier et sans équivalent dans la littérature prophétique occidentale. Ce livre, absolument unique en son genre, rassemble l'ensemble des prédictions laissées par Nostradamus sous différentes formes poétiques.

Les Centuries comprennent en effet 969 quatrains constituant le coeur de l''oeuvre, auxquels s'ajoutent 58 sixains ainsi que 141 textes appelés «présages». À cela s'ajoutent deux documents essentiels, souvent négligés mais d'une importance capitale pour la compréhension de l'ensemble : la lettre de dédicace adressée par Nostradamus à son fils César, datée du 1er juillet 1555, et l'épître au roi Henri II, rédigée le 27 juin 1558. Ces textes fournissent un éclairage précieux sur l'esprit, les intentions et peut-être même les méthodes du prophète de Salon.

Il existe de très nombreuses rééditions du livre de Nostradamus, les Centuries, dont certaines sont particulièrement remarquables. Parmi toutes ces éditions, l'une des plus soigneusement réalisées et étudiées est sans doute celle qui fut publiée à Salon-de-Provence, dans l'Imprimerie régionale, en 1940, sous la responsabilité de Charles Reynaud-Plense. Ce dernier, conservateur adjoint du musée de l'Emperi à Salon, proposa un ouvrage intitulé : Les Vraies Centuries et Prophéties de Michel Nostradamus, colligées des premières éditions imprimées à Lyon en 1558, 1568 et 1605, à Troyes en 1611 et à Leyde en 1650, avec sa vie et un glossaire nostradamique. Cette publication, soigneusement organisée, constitue un travail de compilation historique et critique, rassemblant les différentes versions anciennes et offrant des notes explicatives permettant de mieux comprendre le style et les subtilités du grand voyant de Salon.

La parution de cette édition intégrale des Centuries en 1940 n'a rien d'étonnant. En effet, à chaque période troublée de l'histoire, on constate invariablement - et cela est une attitude tout à fait compréhensible - un regain spectaculaire de curiosité pour les prophéties, pour les ouvrages ésotériques et pour les textes visionnaires, qu'ils soient religieux, mystiques ou historiques. Ainsi, dans les dernières années précédant 1940, lorsque le monde entier était secoué par des bouleversements politiques et sociaux majeurs et que des événements internationaux d'importance commençaient à se profiler à l'horizon, un afflux massif d'ouvrages nostradamiques et de publications sur l'occultisme fit son apparition dans les bibliothèques et librairies spécialisées.

M. Reynaud-Plense, dans ses commentaires sur cette édition de 1940, remarque avec justesse que de nombreux lecteurs cherchaient à découvrir des clefs secrètes, des combinaisons astraux et des correspondances chronologiques et cosmographiques plus ou moins compliquées, dans le but d'éclairer le «plan cabalistique» que le prophète de Salon aurait, selon la tradition, conçu et mis en ouvre au cours de ses veillées nocturnes de méditation et d'étude des astres. Ces veillées, souvent prolongées jusque tard dans la nuit, étaient réputées pour être des moments où Nostradamus s'adonnait à l'examen des configurations célestes et à la mise en relation des événements terrestres avec des influences cosmiques, selon les principes de l'astrologie et de l'hermétisme.

Il serait, à cet égard, inutile de dresser un inventaire exhaustif et complet de toutes les vieilles éditions posthumes des Centuries de Nostradamus, tant elles sont nombreuses et variées. On se contentera donc de signaler la plus remarquable d'entre elles, à savoir l'édition de 1605, qui comporte une intéressante épître dédicatoire rédigée par Vincent Sève, originaire de Beaucaire, adressée au roi Henri IV, et datée du 19 mars 1605. Il semble en effet que le roi Henri, ayant reconnu dans les passages des Centuries des allusions explicites à son triomphe et à sa destinée, ait conservé un intérêt particulier pour ces prophéties, les considérant non seulement comme des curiosités littéraires, mais comme des révélations importantes touchant au destin de son royaume.

Ce fait témoigne aussi, de manière frappante, des liens probables qui unissaient le roi Henri IV aux milieux initiatiques et hermétiques de son époque. Le roi ne cessa jamais de protéger, de manière active et soutenue, les astrologues, les alchimistes et tous ceux qui, selon lui, pouvaient contribuer à la connaissance des secrets de l'univers et à la compréhension des forces cachées qui gouvernaient le destin des hommes et des nations. Cette protection royale, combinée à son intérêt pour l'ésotérisme, montre bien que la lecture des Centuries ne pouvait pas se limiter à une simple approche littéraire ou historique : elle s'inscrivait dans un contexte d'initiations, de connaissances occultes et de pratiques réservées à un cercle restreint de lettrés et de nobles éclairés.

Rien n'est donc plus déconcertant pour le lecteur moderne que la lecture des Centuries nostradamiques. Le décalage n'est pas seulement celui que l'on observe entre le français du XVIe siècle et le français contemporain. Il s'agit surtout d'un langage très particulier, à la fois sibyllin et cryptique, truffé de néologismes, inventé et façonné avec plaisir par Nostradamus lui-même. Ces mots nouveaux, créés à partir de racines latines, grecques, espagnoles, celtiques ou provençales, produisent un feu d'artifice linguistique et visuel d'une complexité exceptionnelle, mélangeant sonorités étranges et images déroutantes, parfois obscures au point de paraître infranchissables pour un lecteur non averti.

Certes, certains interprètes modernes se sont risqués à tenter une traduction ou une interprétation de ces textes, mais leurs efforts se révèlent souvent décevants. Non seulement ils ne parviennent pas à restituer l'esprit subtil et codé de Nostradamus, mais ils risquent également de trahir le sens original en introduisant des mots ou des expressions trop familiers, dénaturant ainsi la richesse et la complexité volontairement cryptique du langage prophétique du mage de Salon. Ces difficultés de traduction et d'interprétation expliquent en grande partie pourquoi les Centuries continuent, plus de quatre siècles après leur première publication, à fasciner, à intriguer et à nourrir autant l'admiration que la controverse.

Quiconque s'attachera sérieusement à lire et à étudier le texte intégral des Centuries de Nostradamus se rendra rapidement compte qu'il n'y a absolument rien d'étonnant dans le fait que d'innombrables exégètes, savants ou amateurs de prophéties, se soient acharnés, avec plus ou moins de succès, à tenter de découvrir la véritable clef de ces mystérieuses prédictions. En effet, ces lecteurs se sont dépensés sans compter, parfois pendant des années, à analyser, à interpréter et à décortiquer chaque quatrain, chaque expression énigmatique, pour aboutir, le plus souvent, à des conclusions qui sont très rarement convergentes entre elles et qui diffèrent fortement selon les interprètes. Chacun semble voir ce qu'il veut voir dans ces textes, et la diversité des conclusions souligne à quel point le langage du prophète est complexe et volontairement sibyllin.

Pourquoi donc une telle obscurité persistante dans les Centuries ? Peut-on seulement attribuer ce phénomène à un effet direct de ce que certains appelleraient le «délire prophétique» d'un Nostradamus incapable de contrôler ses visions et ses divinations ? Ou bien, et c'est la deuxième hypothèse, ce chaos apparent, ce mélange d'images floues et d'expressions parfois déroutantes, aurait-il été délibérément voulu et conçu par le prophète lui-même, dans une intention précise et réfléchie ? Tout porte à croire que cette seconde idée est la bonne, car Nostradamus lui-même, par ses écrits et par les préfaces qu'il fit rédiger, nous avertit clairement que ses textes ne sont pas destinés à une lecture immédiate ou naïve, mais à une interprétation progressive, souvent à plusieurs niveaux, et toujours encadrée par une certaine initiation à la lecture de symboles et de codes.

Dans la préface adressée par Nostradamus à son fils César, il déclare explicitement :

   «Ayant voulu faire et délaisser pour cause de l'iniure, et non tant seulement du temps présent, mais aussi de la plus grande part du futur, de mettre par écrit, pour ce que les règnes, sectes et régions seront changés si opposites ; voire au respect du présent diamétralement, que si je venais à référer ce qu'à l'avenir sera, ceux du règne, secte, religion et foi, trouveront si mal accordant à leur fantaisie auriculaire, qu'ils viendront à damner ce que par les siècles à venir on connaîtra et verra et apercevra. »

Cette explication montre immédiatement les raisons pratiques de ce choix d'obscurité volontaire et d'ésotérisme. Dans le domaine des prophéties, plus encore que dans la vie quotidienne, toutes les vérités ne sont pas forcément bonnes ou prudentes à divulguer ouvertement. Il ne s'agit pas seulement d'un impératif personnel de prudence pour le prophète, mais d'un véritable impératif d'humanité : certaines révélations, trop précises, pourraient nuire à ceux qui les lisent ou les interprètent trop tôt. Il semble donc sagace et judicieux, comme l'a également constaté Isaac Newton dans ses études de prophéties anciennes, que la compréhension exacte d'une prédiction soit souvent possible seulement après que les événements aient eu lieu. Cela évite les abus et les confusions et garantit que la révélation ne soit pas détournée de son sens.

On peut d'ailleurs se poser une question troublante, presque philosophique : si l'on connaissait d'avance sa propre destinée - peu importe le nom que l'on donne à ce concept - serait-il possible que cette connaissance perturbe ou modifie le cours naturel de cette destinée ? Le simple fait de savoir pourrait-il entraîner des décisions changeant le futur, rendant la prophétie elle-même inexacte ou incomplète ?

L'exemple historique le plus frappant, et sans doute le plus tragique, est celui de Louis XVI et de sa fuite à Varennes. Cette tentative désastreuse d'échapper à ses poursuivants fut en partie influencée, semble-t-il, par ses pressentiments et intuitions funestes, pressentiments qui ne pouvaient manquer d'affecter ses décisions. Alexandre Dumas, qui aimait revisiter l'Histoire à sa manière en laissant libre cours à son imagination débordante, note avec justesse cette cause méconnue et pourtant essentielle de cette si lamentable équipée : le roi, méditant longuement et avec une intensité presque obsessionnelle devant le portrait de Charles Ier d'Angleterre, se laissait imprégner par les réflexions tragiques et les destinées funestes des souverains passés. Ces longues stations méditatives, cette attention quasi rituelle portée au tableau d'un roi exécuté, contribuèrent à modeler, consciemment ou non, les décisions et les hésitations du souverain lors de sa fuite historique.

Ainsi, la combinaison des pressentiments, de l'éducation, des influences extérieures et des méditations personnelles peut expliquer comment la connaissance, même partielle, des événements futurs peut paradoxalement aggraver la destinée, plutôt que la protéger. Le cas de Louis XVI montre que le simple pressentiment d'un danger ou d'un événement à venir peut influencer des choix cruciaux, souvent au détriment de celui qui pressent, et créer ainsi une spirale inévitable vers la catastrophe.

Croyant, par sa fuite précipitée et désespérée, pouvoir échapper au sort fatal et inéluctable qu'il entrevoyait, le pauvre Louis XVI ne fit, en réalité, que précipiter encore davantage le dénouement inexorable de sa destinée tragique et funeste. On pourrait presque dire, dans un style oriental et imagé, qu'«Mektoub», c'était écrit, comme le soulignerait un commentateur arabe plein de sagesse : le destin de l'homme était tracé, et toute tentative pour y échapper ne fit que renforcer l'inéluctabilité de l'issue finale. Cette fuite, en apparence stratégique, ne fut donc que la mise en ouvre d'une prophétie silencieuse qui allait se réaliser de manière implacable, démontrant que la connaissance, ou même le pressentiment d'un événement, ne garantit jamais l'évitement de ce qui est destiné à se produire.

Outre l'emploi constant de néologismes audacieux et singuliers, Nostradamus manifeste également une affection particulière pour l'usage de désignations symboliques suggestives, soigneusement choisies, afin de caractériser certains personnages ou figures historiques de grande importance. Nous aurons l'occasion, dans la dernière partie de cette présentation détaillée, d'éclaircir certaines de ces désignations énigmatiques, dont l'exactitude se révélera, semble-t-il, véritablement étonnante et presque miraculeuse. Il convient également de mentionner l'existence d'un symbole récurrent et général : lorsque Nostradamus fait référence au «coq», il désigne sans aucun doute, de manière évidente et systématique, le territoire français. Cette clef, certes élémentaire pour le lecteur averti, doit cependant être constamment gardée à l'esprit et rappelée chaque fois que ce nom réapparaît dans les Centuries, car elle constitue une clef de lecture fondamentale pour la compréhension des textes.

Les prophéties nostradamiques exploitent également très volontiers le procédé commode des anagrammes, que Nostradamus complique parfois de manière volontaire par l'ajout d'une lettre déroutante ou subtilement déplacée. Ainsi, le mot «noir» pourrait, par exemple, masquer le mot «roi», selon le contexte. Cette pratique rend la lecture particulièrement exigeante et nécessite un oeil attentif, capable de percevoir les subtilités et les inversions que le prophète a introduites pour protéger ses vérités et les voiler aux profanes.

Parfois, la virtuosité symbolique du prophète atteint un niveau extrême, défiant presque l'entendement. Un exemple frappant se trouve dans un quatrain additionnel de la Centurie X, d'une complexité et d'une richesse remarquables :

   «Quand le fourchu sera soutenu de deux paux,
   Avec six demy cors, et six sizeaux ouverts,
   Les très puissant seigneur, héritier des crapauds
   Alors subjuguera sous soy l'univers.
»

À première lecture, l'allégorie semble totalement indéchiffrable, mais elle devient immédiatement compréhensible lorsqu'on réalise qu'il s'agit en réalité de chiffres romains codés dans le texte. Le mot «fourchu» correspond au V, le mot «pal» à I, «demy cors» à un certain nombre, et «sizeaux ouverts» au X ; l'expression «le fourchu soutenu de deux paux» se traduit par le M. En combinant tous ces mots-symboles et en les traduisant dans leur équivalence numérique romaine, on obtient la date MCCCCCCXXXXXX, soit 1660, correspondant au début du règne personnel de Louis XIV. Ce dernier peut alors être qualifié, avec pertinence et justesse, d'héritier des crapauds, car le crapaud constituait un emblème historique des Mérovingiens, et la dynastie capétienne, à laquelle appartenait Louis XIV, se présentait comme leur héritière légitime et reconnue.

La manière, si déroutante et complexe, dont les Centuries suivent souvent les règles latines de construction syntaxique, avec des inversions fréquentes et des jeux de mots élaborés, a amené l'un des interprètes modernes les plus érudits à émettre l'hypothèse suivante : l'ouvrage original aurait peut-être été rédigé en latin, puis Nostradamus, avec un travail minutieux et laborieux, l'aurait traduit en français, en conservant les structures originales et en intégrant ses célèbres néologismes. Ce procédé expliquerait la densité symbolique, la complexité grammaticale et la richesse des allusions présentes dans le texte, continuant de défier les lecteurs et les chercheurs modernes.

Il apparaît donc nécessaire, voire indispensable, de rétablir l'origine latine des Centuries de Nostradamus, car c'est le seul moyen véritable et réellement fiable de pouvoir comprendre en profondeur les énigmes, les mystères et les subtilités qui parsèment ces textes singuliers et sibyllins. Sans ce retour à la langue originelle, beaucoup de détails, de jeux de mots et de constructions syntaxiques complexes restent incompréhensibles pour le lecteur moderne. Pourtant, de nombreux spécialistes, et parfois même des chercheurs réputés, n'acceptent pas ou refusent totalement cette hypothèse. Selon eux, le style étrange et bizarre des Centuries peut s'expliquer de manière satisfaisante si l'on suppose que les textes ont été rédigés dès l'origine en français. Dans ce cas, la complexité apparente ne serait qu'un effet du respect minutieux par l'auteur des règles latines strictes de syntaxe, reproduisant des inversions, des constructions particulières et des structures grammaticales héritées du latin, ce qui rendrait les textes difficiles à lire, mais compréhensibles avec patience et méthode.

Mais alors, comment Nostradamus obtint-il véritablement ses prédictions ? Les historiens et critiques hostiles à l'astrologie mentionnent volontiers le recueil du prophète comme l'un des plus parfaits exemples de ce que l'on appelle les livres «superstitieux», c'est-à-dire ces ouvrages prétendant prédire l'avenir et qui sont célébrés, parfois à tort, par les amateurs de sciences occultes et de pseudo-savoir. En réalité, bien que le mage de Catherine de Médicis fût considéré comme l'un des astrologues les plus compétents et les plus habiles de son époque, l'astrologie ne constitue nullement la source première et véritable du secret des Centuries. En effet, cette oeuvre, si étrange, si énigmatique et si singulière, se révèle explicitement issue d'une technique particulière de voyance divinatoire, dont Nostradamus lui-même, de son vivant, s'est plu à expliquer la méthode avec un certain art de la précision et du mystère.

Pour s'en convaincre, il suffit d'ouvrir la toute première des Centuries, où l'on trouve deux quatrains particulièrement révélateurs et suggestifs, qu'il convient de citer intégralement :

   «Estant assis de nuict secret estude,
   Seul reposé sur la selle d'aerain.
   Flamme exigue sortant de solitude,
   Fait prospérer qui n'est à croire vain.
»

Et le second :

   «La verge en main mise au milieu de Branches
   De l'onde il mouille et le limbe et le pied ;
   Un peu et voix fremissent par es manches :
   Splendeur divine. Le devin près s'assied.
»

Ces passages étonnamment précis et détaillés nous montrent le mage procédant à une évocation magique nocturne, un rituel mystique au cours duquel il invoque une entité supérieure nommée Branchus dans la mythologie gréco-romaine. Nous pouvons très clairement visualiser, devant nos yeux imaginaires, Nostradamus assis, tel un oracle antique ou une Pythie, sur un trépied d'airain solide et sacré. Après avoir accompli tous les autres rites et fumigations prescrits par son protocole magique, le devin voit l'évocation se matérialiser, d'abord sous la forme d'une petite flamme brillante (la fameuse «flamme exigue»), puis cette manifestation prend toute son ampleur et sa puissance grâce à l'entité redoutable invoquée. Par ce rituel théurgique et initiatique, Nostradamus obtient une inspiration directe, une véritable transe prophétique qui lui permet de recevoir, d'enregistrer et d'interpréter des informations sur l'avenir avec une précision remarquable.

Il ne s'agit nullement de prophétiser au hasard ou de formuler des conjectures approximatives : chaque prédiction correspond toujours, au contraire, à une connaissance directe et extraordinairement précise des déterminismes que l'astrologie traditionnelle mettait déjà en évidence. Ainsi, Nostradamus ne se contente pas de répéter des présages vagues, mais combine une technique de voyance initiatique avec la structure codifiée de l'astrologie, ce qui lui permet d'élaborer des quatrains à la fois énigmatiques et fidèles à la réalité des événements à venir. Cette méthodologie particulière, mêlant rigueur symbolique, inspiration mystique et discipline hermétique, constitue le secret fondamental des Centuries et explique la fascination durable que ces textes continuent d'exercer sur les lecteurs et les chercheurs de tous horizons.

Les correspondances sont fort bien rappelées et mises en évidence dans l'épitaphe révélatrice que devait rédiger la veuve de Nostradamus après la mort du grand prophète. Cette inscription funéraire, précise et solennelle, rend hommage au génie visionnaire de Michel Nostradamus et confirme la singularité de sa mission prophétique. On peut y lire :

   «Ici reposent les os du très illustre Michel Nostradamus, le seul au jugement de tous les mortels digne d'écrire d'une plume presque divine, d'après l'influence des astres, les événements futurs du monde.»

Cette phrase souligne à la fois l'autorité morale et intellectuelle de Nostradamus, ainsi que son rôle unique parmi les hommes, celui qui, selon l'opinion des contemporains et des générations suivantes, pouvait observer, décrypter et inscrire les avenirs incertains et mystérieux avec une précision quasi surnaturelle, guidé par l'influence des étoiles et des constellations célestes.

Dans son Epître au roi Henri II, Nostradamus précise encore :

   «Mais... un très prudent, un très sage Prince i'ay consacré mes nocturnes et prophéties, suppositions et observations, composées plus d'un naturel instinctif que d'une science directe, accompagnées d'une fureur poétique, que par règle de poésie, et la plus part composées et accordées selon la stricte et exacte calculation astronomique, correspondant aux années, mois et semaines des régions, contrées et villes, et de la plupart des cités de toute l'Europe, comprenant de l'Afrique et une partie de l'Asie par le changement des régions, qui s'approchent de la plupart de tous ces climats, et d'une naturelle faction : répondra quelqu'un qui aurait bien besoin de s'y mouvoir, la rithme estre autant facile, comme l'intelligence du sens est difficile.»

Dans ce passage, Nostradamus explique avec une précision remarquable le procédé méthodique de ses visions : il s'agit d'un travail nocturne, patient et réfléchi, où il consigne ses observations avec soin et rigueur, en respectant une logique astrologique précise. Chaque événement prophétique est calculé selon les cycles astronomiques, les positions des planètes, les influences des astres et les correspondances avec les années, mois, semaines, régions et villes. Ce travail permet de projeter les futurs possibles en respectant la complexité naturelle des climats et des lieux. La lecture révèle que pour comprendre ces prédictions, il faut autant de finesse et de discernement que de rigueur scientifique, car ce qui paraît simple en apparence recèle une subtilité profonde : la rythmique des événements, bien que compréhensible pour un esprit entraîné, reste difficile à saisir pour l'intelligence ordinaire.

Autrement dit, les images et les visions obtenues par Nostradamus sont comme autant de coups de sonde lancés dans le déroulement cyclique et régulier de l'Histoire, de ses débuts jusqu'à ses fins. Cette perspective, tout à fait traditionnelle, postule que les événements historiques suivent une loi cyclique stricte, où rien n'est laissé au hasard. Les hommes, qu'ils en aient conscience ou non, sont toujours acteurs dans ce plan divin, jouant des rôles variés, parfois mineurs, parfois d'une importance capitale, mais toujours inclus dans le déroulement des cycles historiques et cosmiques.

Encore aujourd'hui, de nombreux exégètes s'efforcent de décrypter ces mécanismes complexes, imbriqués les uns dans les autres, où les grands cycles englobent de multiples sous-cycles et influences imbriquées, formant ce que l'on pourrait appeler l'horloge cosmique terrestre, un système ordonné et coordonné formé par la planète elle-même et par tous les êtres humains qui la peuplent. Pour illustrer cette conception, on peut citer un ouvrage récent et de grande ampleur de J.C. Salami intitulé Le Message de l'Apocalypse, où l'auteur adopte cette vision cyclique du temps et de l'Histoire. Que Nostradamus, un prophète ancien et ésotérique, ait adopté de façon si complète une conception si ordonnée et systématique du monde n'étonne donc pas, mais au contraire montre sa profondeur et sa cohérence avec les traditions antiques et hermétiques.

Le savant contemporain, en revanche, tend à rejeter cette perspective traditionnelle des cycles terrestres, ce qui est compréhensible, car elle s'oppose radicalement à l'idée moderne, très ancrée dans nos sociétés, d'un progrès infini et continu, où chaque événement découlerait d'un enchaînement linéaire plutôt que cyclique. Cette opposition souligne à quel point les visions nostradamiques, rigoureuses et cycliques, restent profondément étrangères à la pensée moderne, mais néanmoins cohérentes et éclairantes lorsqu'on les replace dans leur contexte historique, astrologique et philosophique.

Pourtant, si l'on prend le temps de regarder les choses sous un angle plus large, en adoptant un point de vue suffisamment étendu et panoramique sur l'histoire et le monde, il devient possible de se demander si cette vision cyclique et déterministe de l'Histoire est réellement aussi fantastique, irréaliste ou irrationnelle qu'on tend habituellement à nous le présenter. Ne pourrait-on pas, au contraire, considérer qu'il est entièrement normal et rationnel de postuler que l'Histoire, loin de se dérouler au hasard ou de manière fortuite, obéit toujours à des lois strictes, immuables et rigoureusement prédéterminées ? Il est vrai que cette hypothèse soulève immédiatement des questions philosophiques et théologiques extrêmement délicates, notamment celle du libre arbitre humain, un problème brûlant et difficile que nous ne pouvons ici traiter pleinement, par manque de compétence dans ces domaines. Mais si Nostradamus, qui est sans doute l'un des représentants les plus exemplaires et rigoureux de la cyclogie traditionnelle, a raison, alors notre liberté individuelle se réduit à une dimension comparable à celle des soldats sur un champ de bataille, confrontés à des forces qui les dépassent. De la même manière que ces soldats peuvent percevoir leur combat comme une succession d'épisodes isolés et apparemment chaotiques, un observateur stratégique, placé en hauteur et capable de considérer l'ensemble, discernerait immédiatement les lignes directrices et les schémas généraux de la bataille.

Une fois encore, le mage de Salon insiste sur la nécessité pratique, claire et compréhensible de recourir à ce que l'on pourrait appeler un véritable ésotérisme, une méthode de connaissance supérieure et concentrée. Toujours dans son Epître au roi Henri II, Nostradamus écrit :

   «Mais l'iniure du temps, très sereinissime Roy, requiert que tels secrets événements ne soient manifestés que par une sentence énigmatique, n'ayant qu'un seul sens, et une unique intelligence, sans y avoir rien mis d'ambigu, ni amphibiologique dans le calcul : mais plutôt sous une obscurité naturelle et infusée, approchant la sentence d'un des mille et deux prophètes, qui ont été depuis la création du monde...»

Cette citation souligne à quel point Nostradamus désire que ses visions prophétiques restent voilées et codées, transmises par une méthode combinant obscurité, rigueur et naturalité, afin que seules des intelligences exercées et attentives puissent en comprendre le sens profond. Les visions ne sont donc pas révélées au grand jour ni dans une simplicité trompeuse, mais sous une forme énigmatique, permettant aux lecteurs et aux initiés de percevoir les vérités profondes avec une lucidité particulière.

Un autre texte fondamental se trouve dans la Préface de Nostradamus adressée à son fils César, où le prophète explique de manière détaillée la nature de sa voyance. Il y précise que ses révélations furent obtenues par de longues veilles nocturnes, attentives et vigilantes, et qu'elles reposent sur un fondement cosmique et divin, strictement ordonné. Il y déclare :

   «De ce que la divine essence, par les révolutions astronomiques, m'a donné connaissance...»

Ici, Nostradamus reprend la doctrine astrologique classique, selon laquelle il existe une corrélation exacte et rigoureuse entre les mouvements cycliques des astres et tous les phénomènes terrestres, y compris l'histoire humaine et les événements mondiaux. Dans cette même préface, il précise :

   «Le tout est réglé et gouverné par la puissance inestimable de Dieu, nous inspirant non par un mouvement bacchant et furieux, ni par un mouvement lymphatique irrationnel, mais par des assertions astronomiques rigoureuses.»

Autrement dit, le mécanisme même de la prophétie divine, selon Nostradamus, repose sur une observation méthodique et précise, où les scènes et épisodes soudainement perçus par le mage sous l'effet de l'inspiration surnaturelle directe s'insèrent toujours dans les cycles astrologiques parfaitement ordonnés, et non dans un chaos aléatoire.

Dans la même préface, Nostradamus développe encore :

   «Et aux prophéties par le moyen de Dieu immortel et des bons anges, on reçut l'esprit de vaticination, par lequel ils voient les choses lointaines et parviennent à prévoir les futurs événements.»

Et il ajoute, pour clarifier le rôle de l'inspiration :

   «Mais quant aux occultes vaticinations que l'on reçoit par le subtil esprit du feu, qui, quelques fois par l'entendement, agit en contemplant le plus haut des astres, comme étant vigilant, mêmes aux prononciations, estans surpris, ils s'écrivent prononçant sans craintes...»

Par ce passage, le prophète définit avec une grande précision la nature de la prophétie : il ne s'agit pas d'un simple devinement aléatoire ou d'une imagination incontrôlée, mais d'une perception directe et surnaturelle, agissant par l'entendement et par un lien subtil avec l'univers et les éléments, notamment le feu comme vecteur de l'inspiration.

Enfin, Nostradamus adresse à son fils une définition particulièrement nette :

   «Car prophète proprement, mon fils, est celui qui voit des choses lointaines par la connaissance naturelle de toute créature... car les secrets de Dieu incompréhensibles et la vertu effective contingente de longue étendue de la connaissance naturelle prennent leur plus proche origine du libre arbitre et font apparaître les causes qui d'elles-mêmes ne peuvent acquérir cette notice pour être cognosces, ni par les humains augures, ni par autre connaissance occulte, comprise sous la concavité du ciel même du fait présent de la totale éternité, qui vient en foy embrasser tout le temps.»

En résumé, Nostradamus explique que le prophète devient capable de voir des événements futurs grâce à une conjonction de l'intelligence naturelle, de la vision directe et de l'inspiration divine, et non par un raisonnement discursif ou linéaire. Ce mécanisme se distingue radicalement de l'intelligence ordinaire, car il permet à la conscience de percevoir les causes futures et l'enchaînement des événements avant qu'ils ne se manifestent dans le monde physique.

Il ajoute encore :

   «Car l'entendement intellectuellement ne peut voir occultement sinon par la voix faite aux lymbes, moyennant la flamme en laquelle partie les causes futures se viendront incliner.»

Ainsi, selon Nostradamus, la prophétie repose sur un processus subtil, où l'esprit du prophète est capable de percevoir les événements lointains par une interaction mystique avec le feu, l'esprit et les cycles du monde, révélant à la fois la rigueur et la profondeur de sa méthode prophétique.

Nous commençons ainsi à concevoir progressivement et avec précision l'exacte manière dont les révélations prophétiques, obtenues par Nostradamus au fil de ses veilles et méditations, s'insèrent toujours d'elles-mêmes et naturellement dans le cadre extrêmement rigoureux d'un déterminisme total, précis et minutieusement ordonné, d'ordre astrologique parfaitement codifié et régulier. Le voyant, grâce à cette discipline stricte, peut alors exalter, exprimer et mettre en lumière l'essence de sa prophétie, comme il l'expose de façon très claire dans la préface adressée à son fils César, où il nous indique :

   «L'Astrologie iudicielle : par laquelle, et moyennant l'inspiration directe et la révélation divine obtenues grâce à de continuelles supputations et observations, nous rédigeons nos prophéties par écrit, soigneusement et méthodiquement consignées dans les volumes.»

C'est ici que l'on retrouve, dans toute sa grandeur et sa complexité, la scène de théurgie détaillée dans la toute première Centurie. On pourrait, pour mieux se représenter cette méthode, imaginer une analogie imparfaite mais éclairante : comparer Nostradamus à un chimiste habile et curieux, qui, après avoir découvert et étudié de nombreux corps minéraux, s'empresserait de rattacher chacune de ses trouvailles aux lois rigoureuses et immuables régissant la formation même des substances, leurs propriétés et leur comportement dans l'univers matériel.

Piobb, dans ses travaux minutieux, s'était efforcé de démontrer comment, chez Nostradamus, les clichés et visions de la voyance prophétique s'insèrent systématiquement et naturellement dans un cadre astrologique d'une rigidité et d'une régularité quasi horlogère, comparable à un mécanisme d'horloge parfaitement réglé. Par le biais de calculs extrêmement longs, précis et d'une complexité presque insondable, Piobb cherchait à établir que les vers des Centuries forment une longue chaîne cyclique où tous les événements sont déterminés avec exactitude par la position des planètes et par le mouvement périodique de celles-ci, dans un ordre universel et cohérent.

Mais ce n'est pas tout : Piobb voulait également montrer comment la projection de ce mouvement astrologique sur la carte géographique de la France pouvait former un symbole géométrique, un tracé parfaitement calculé, illustrant visuellement et de manière frappante chaque événement crucial décrit dans les vers du volume, produisant une sorte d'image-symbolique saisissante et révélatrice. Un autre commentateur érudit et attentif de Nostradamus, G. Rochetaillée, fit un grand usage des méthodes mathématiques mises en ouvre par Piobb, dont il était un fidèle disciple et praticien appliqué. Cet élève du comte Piobb, appliquant avec prudence et rigueur la remarque bien connue selon laquelle la vérité des prophéties ne peut être confirmée qu'une fois les événements réalisés, nous dit en effet :

«À la suite de longues et patientes recherches, j'ai pu parvenir, en prenant pour point de départ les principes exposés par M. Piobb, à établir une clef, certes incomplète et limitée, mais suffisante pour étudier et comprendre l'avenir, afin de jeter la lumière sur ses vers et sur les problèmes du passé ainsi que ceux du présent.»

La méthode projective mise en oeuvre par Piobb et Rochetaillée consiste, selon les termes mêmes de ce dernier : «... à projeter les positions planétaires sur un plan, provoquant ainsi la formation d'une figure géométrique constituant un moment donné, et donnant au symbole toute sa signification par rapport au problème envoyé.» Le plan choisi, naturellement, est celui de la nation elle-même, qui fait l'objet privilégié des Centuries : la France. Selon les dates et les positions exactes des planètes, on obtiendrait ainsi, par ce tracé symbolique, des figures de fleurs de lys, des levées de lances ou autres motifs d'apparence géométrique, parfois même des représentations graphiques d'objets que Nostradamus ou aucun homme de son temps ne pouvait connaître ou anticiper théoriquement.

C'est ainsi que la carte symbolique dressée pour le 1er août 1914 offrirait la figure schématisée d'un fusil mitrailleur, étendu de manière spectaculaire et géographique sur tout le territoire français, allant de Paris à Marseille, de Strasbourg à Brest, représentant de façon frappante et symbolique la configuration des forces, des événements militaires et de leur déroulement futur, selon une méthode rigoureuse et codifiée par les observations astrologiques et prophétiques du mage.

On comprend très bien, et l'on peut en dire autant avec la plus grande lucidité, le scepticisme naturel et rationnel des historiens qui se réclament d'une approche strictement scientifique et rationnaliste. Il est parfaitement évident, presque incontestable, que les calculs extraordinairement compliqués de Piobb - des calculs si sophistiqués et d'une telle complexité qu'on serait tenté de se demander si l'esprit humain peut réellement les saisir - ne sont pas, à première vue, parmi les arguments les plus convaincants ou susceptibles de provoquer immédiatement la conversion des sceptiques et des négateurs. La rigueur mathématique, l'extrême sophistication et la profusion de paramètres intervenant dans ses analyses astrologiques peuvent apparaître intimidantes et rebutantes pour quiconque n'a pas suivi minutieusement l'ensemble du raisonnement.

Cependant, il existe une seule méthode, une approche unique, qui pourra, et elle seule, permettre de comprendre réellement et de vérifier avec précision le cour de la question : déterminer si certains vers des Centuries constituent véritablement et incontestablement des coups de sonde intuitifs, d'une exactitude parfois surprenante, dans l'avenir proche mais également dans l'avenir plus lointain. Cette méthode, si simple qu'elle pourrait sembler naïve au premier abord, permet de juger de la justesse des visions de Nostradamus - cet homme qui vécut au XVIe siècle - et de constater s'il avait effectivement aperçu les séquences essentielles et décisives du déroulement inexorable, cyclique et continu de l'histoire moderne et contemporaine de l'Europe occidentale.

De son vivant, Nostradamus avait dû faire face à des oppositions vigoureuses et souvent virulentes, des critiques parfois féroces et profondément hostiles. Il est important de le signaler, car ces contestations témoignent de l'impact de ses prophéties et de la défiance qu'elles suscitaient. Toutefois, ces attaques et critiques étaient contrebalancées par des protections hautement respectables et solides : des soutiens puissants, des mécènes et des protecteurs qui ne lui firent jamais défaut et qui lui permirent de continuer ses travaux en toute sécurité. Parmi les admirateurs les plus fervents et enthousiastes de Nostradamus, il faut citer Ronsard, poète de renom, qui, malgré son style parfois maladroit ou approximatif, lui rendit hommage et écrivit ces vers où il s'adresse directement à la France personnifiée :

   «Tu te moques aussi des prophètes que Dieu choisit en tes enfants, et les faits au milieu de ton sein apparaîtront afin de te prédire ton malheur à venir, mais tu n'en fais que rire. Ou soit que du grand Dieu l'immense éternité ait de Nostradamus l'enthousiasme excité, ou soit que le démon bon ou mauvais l'agite... Comme un oracle antique il a de maintes années prédit la plus grande part de notre destin.»

Ces vers montrent clairement l'admiration et la reconnaissance que certains contemporains de Nostradamus, comme Ronsard, éprouvaient pour ses dons prophétiques. Ils illustrent également l'importance capitale qu'il attribuait à ses visions, ainsi que la manière dont elles étaient perçues et respectées par ses pairs et les élites intellectuelles et culturelles de son époque.

Sans vouloir anticiper sur la troisième et dernière partie de notre travail, qui sera de loin la plus importante et la plus détaillée, il est cependant nécessaire de préciser immédiatement au lecteur qu'en dépit de l'idée répandue et trop simpliste selon laquelle quiconque pourrait trouver n'importe quoi dans les écrits de Nostradamus en ayant un peu trop de bonne volonté, les passages véritablement frappants et troublants ne font aucun défaut. Le prophète a réellement, et avec une précision remarquable, vu et annoncé plusieurs événements majeurs : la mort tragique du roi Henri II, la fuite catastrophique à Varennes, qui fut le prélude au destin fatal de Louis XVI, la naissance de Napoléon Bonaparte, ainsi que d'autres événements historiques tout aussi déterminants et significatifs pour le cours de l'histoire européenne et mondiale.

Il faut bien comprendre que l'idée selon laquelle un homme pourrait parvenir à voir non seulement les événements passés mais aussi ceux à venir, qu'ils soient proches ou extrêmement lointains dans le futur par rapport au moment où il a vécu, bouleverse immédiatement nos habitudes intellectuelles et nos façons de penser. Elle déconcerte, surprend et déroute notre esprit rationnel, si habitué à concevoir l'histoire comme une succession de faits isolés et fortuits, alors qu'ici, au contraire, tout semble obéir à un plan supérieur et parfaitement ordonné, révélant une régularité et une cohérence qui dépassent de loin notre compréhension immédiate.

Pourtant, si l'on prend le temps de bien réfléchir et d'examiner attentivement la question sous tous ses angles, il apparaît que cette possibilité même - aussi extraordinaire et étonnante qu'elle puisse paraître à première vue - n'aurait rien d'absurde ou de déraisonnable en soi, que ce soit pour le savant expérimenté, le philosophe rigoureux ou l'intellectuel curieux. Au contraire, il semblerait parfaitement logique et presque naturel de considérer et de méditer sérieusement sur cette hypothèse fascinante : dans le monde tel qu'il pourrait exister en réalité, il faudrait envisager l'idée d'un règne de l'éternel présent, un état de choses où tout ce qui a existé, tout ce qui existe actuellement, et tout ce qui existera dans l'avenir se trouverait, coexisterait et subsisterait simultanément, plutôt que de se succéder dans le temps de manière linéaire.

Certes, le propre de notre perception individuelle et courante - perception qui, en réalité, est largement illusoire et partielle - est de ne pouvoir appréhender la réalité que par le biais d'une succession temporelle bien définie : passé, présent, avenir. Nous sommes habitués à concevoir le monde selon cette ligne continue et ininterrompue qui classe chaque événement dans un ordre chronologique strict. Cependant, dans certaines circonstances exceptionnelles, le champ intuitif et perceptif de notre conscience peut soudainement s'élargir et s'ouvrir à des perspectives inédites, permettant d'appréhender non seulement ce qui a été, mais aussi ce qui sera. Ce phénomène se produit habituellement sans contrôle conscient et de manière extrêmement brève, presque fugace, mais il est concevable, moyennant un entraînement particulier, un effort soutenu et des pratiques mentales spécifiques, qu'il puisse se transformer en faculté volontaire et durable, offrant à l'individu la possibilité d'anticiper ou de percevoir les événements futurs.

En somme, Nostradamus, par ce talent exceptionnel et par cette capacité hors du commun, aurait réussi ce que peu d'hommes pourraient accomplir : faire voyager sa conscience perceptible et intuitive dans le futur. Le prophète aurait ainsi pu «cueillir», si l'on ose le terme, des clichés, des fragments, ou des aperçus intuitifs de l'avenir, qu'il s'agisse d'événements proches dans le temps ou de situations se déroulant à un horizon beaucoup plus lointain. Cette faculté, qu'on pourrait qualifier de vision prophétique ou d'anticipation intuitive, illustre la profondeur et la singularité de son génie, ainsi que la rigueur avec laquelle il enregistrait et traduisait ses impressions dans ses écrits.

Avant de rejeter cette hypothèse avec un haussement d'épaules motivé par le scepticisme de principe ou par la méfiance naturelle envers l'inexplicable, il conviendrait de prendre un instant pour réfléchir et considérer un aspect fondamental : loin de nous contraindre à nier toute expérience humaine qui semblerait dépasser notre perception habituelle du temps - cette perception longitudinale où les événements se répartissent clairement sur une ligne continue, passant du passé au présent, puis au futur - les théories scientifiques contemporaines sur le caractère relatif et non absolu du temps pourraient fournir un cadre théorique solide et crédible pour rendre intelligible ce type de phénomène. Il semble, en effet, que l'intuition de certains hommes inspirés, dotés d'une sensibilité exceptionnelle, puisse parfois leur permettre d'anticiper ou de pressentir des vérités cosmologiques, vérités qui sont désormais mises en évidence et confirmées par les recherches rigoureuses des savants modernes.

Nous touchons ici à un problème brûlant, complexe et délicat, celui de la validité des hypothèses élaborées par ce qu'on désigne aujourd'hui sous le terme de métapsychique ou de parapsychologie, disciplines qui tentent de rendre compte d'expériences humaines encore inexpliquées dans l'état actuel des connaissances et des recherches officiellement reconnues. Les visions et les révélations de Nostradamus apportent à ces investigations d'avant-garde, à ces expériences situées «aux frontières de la science» (pour reprendre l'expression si couramment employée de nos jours), un matériau exceptionnel et riche en enseignements. Elles constituent un corpus de faits, d'observations et de remarques suggestives qui invitent à la réflexion, à l'étude approfondie et à la mise en perspective critique, permettant de nourrir la compréhension de phénomènes qui, autrement, resteraient obscurs ou incompris.

Si nous tentons, avec patience et méthode, d'analyser et d'examiner attentivement les clichés et les aperçus de voyance obtenus par Nostradamus, nous constatons immédiatement l'existence d'une allure ou d'une structure caractéristique dans ces images prophétiques. Cette allure particulière ressemble fortement à celle observée lors d'expériences modernes portant sur la télépathie ou sur la précognition. Par exemple, il est légitime de se demander sérieusement si la forme parfois étrange, déconcertante ou bizarre de certains mots «nostradamiques» ne serait pas toujours intentionnelle, choisie par le mage lui-même afin de mieux nous dissimuler ses secrets et de masquer le fonctionnement exact de ses visions. Il semble, en effet, que dans les visions du prophète se produise quelque chose qui ressemble de façon frappante aux phénomènes déconcertants de déformation ou de distorsion que l'on observe volontiers dans les expériences contemporaines portant sur la transmission d'images télépathiques.

La structure et la logique interne de ces visions, parfois si singulières, si insolites et si difficiles à comprendre - avec la formation soudaine d'une image concrète mais symbolique - possèdent cependant une signification profonde et bien précise. C'est exactement ce que constate l'un des meilleurs spécialistes actuels des recherches nostradamiques, l'historien anglais James Laver. Cet auteur, extrêmement compétent et reconnu dans le domaine des enquêtes sur les phénomènes dits «paranormaux», a relevé avec beaucoup d'attention et de rigueur le caractère étonnamment précis et détaillé des scènes de l'avenir vues par Nostradamus. Tout semble se dérouler comme si le mage avait acquis l'authentique capacité, l'authentique faculté de percevoir soudainement des scènes futures, avec tous les détails, parfois effrayants, parfois pittoresques, ou encore incroyablement révélateurs.

Parfois également, et ce de manière surprenante, au beau milieu d'événements historiques d'une importance majeure et décisive, on peut voir apparaître subitement un fait concret, un événement apparemment secondaire, qui ne semble pas avoir la même gravité que les grandes affaires de l'histoire, mais qui attire néanmoins notre attention par son unicité ou son étrangeté. On pourrait penser, comme le remarque très justement M. Laver, à un homme qui aurait eu la possibilité de sélectionner dans les journaux de l'avenir non seulement les événements majeurs, ceux de première grandeur et d'importance capitale, mais aussi, simultanément et avec autant de discernement, des faits bien moins considérables, des incidents mineurs ou des détails secondaires, dont la valeur n'apparaît qu'ultérieurement, avec le recul historique.

L'extraordinaire pouvoir visionnaire que Nostradamus semble effectivement avoir possédé - cette capacité unique de voir et de percevoir des épisodes de l'avenir, depuis son propre temps jusqu'à la fin du présent cycle terrestre - fait traditionnellement partie des facultés attribuées aux mages ayant atteint un degré exceptionnel d'illumination cosmique et spirituelle. Cette aptitude rare à anticiper ou à saisir des fragments du futur s'inscrit pleinement dans la tradition ésotérique, selon laquelle le sage, le prophète ou le mage inspiré parvient à percevoir la trame des événements avant même qu'ils ne se réalisent.

Comme l'explique le recueil Nostradamus (Penguin Books, page 119), «toute personne ayant expérimenté la télépathie et ayant obtenu un certain succès sait que l'esprit subconscient agit souvent de la manière la plus détournée et la plus apparemment extravagante. Parfois, un mot à moitié transmis engendre à son tour une nouvelle chaîne d'associations, laquelle peut ou non se rapporter à l'idée originale.» De même, toujours selon Laver (op. cit., page 107), «la manière dont Nostradamus parvenait à prévoir des détails si précis défie l'imagination. C'est comme s'il avait eu accès aux journaux du futur, bien avant leur invention, et que, feuilletant rapidement leurs pages, son oeil avait été attiré de temps à autre par un événement qui, en soi, n'était pas d'une grande importance, mais qui devenait significatif précisément parce qu'il avait pu le prévoir.»

Pourtant, il convient de noter que l'auteur des Centuries ne pouvait jamais totalement se libérer de ses propres réactions, convictions et préjugés personnels, en tant qu'homme du XVIe siècle, ardemment catholique et profondément monarchiste. C'est ainsi qu'il a observé et décrit, par exemple, la Révolution française, mais sans jamais se départir des attitudes passionnées et engagées d'un royaliste convaincu. Ce manque d'impartialité, excusable et compréhensible dans le contexte de son époque, constitue paradoxalement l'un des indices concrets attestant de l'authenticité de ses visions : un homme du XVIe siècle, confronté soudainement à la perspective vertigineuse des bouleversements sociaux et politiques à venir, ne pouvait évidemment qu'être déstabilisé, désorienté, voire profondément traumatisé par l'ampleur et la violence de ces événements.

Mais nous arrivons ici au problème véritablement décisif et crucial : Nostradamus a-t-il réellement été capable de voir, avec précision et clairvoyance, les grands événements historiques futurs ?

La seule manière d'en avoir la certitude, et la seule façon de vérifier cette question, consiste à procéder à une étude attentive, approfondie et minutieuse des Centuries. C'est à travers l'examen scrupuleux, détaillé et critique de ses vers, de ses images et de ses scénarios prophétiques que l'on pourra déterminer, avec un minimum de doute raisonnable, si le prophète possédait réellement cette capacité exceptionnelle et unique de percevoir l'avenir avec autant de justesse et de fidélité.

Le voyage prodigieux de Nostradamus dans l'avenir

Commençons, dès l'ouverture du vaste et complexe «film temporel» que constituent les Centuries, par les événements survenus au cours de la période même où vécut Nostradamus. Il est important de rappeler que ces quatrains, organisés avec précision et symbolisme, ne sont pas de simples divagations ou inventions : ils se rapportent directement à des événements historiques précis, parfois tragiques, parfois terrifiants, et reflètent la perception aiguë que le prophète avait des catastrophes à venir.

C'est à partir de son expérience personnelle et directe des pouvoirs surnaturels et de ses facultés visionnaires que Catherine de Médicis décida, progressivement, de faire appel à Nostradamus de manière toujours plus régulière et systématique. La reine put constater elle-même, et avec un certain effroi, après coup hélas ! ce que décrivait le trente-cinquième quatrain de la Centurie I :

   «Le lyon jeune, le vieux surmontera
   En champ bellique par singulier duelle :
   Dans cage d'or les yeux lus crèvera,
   Deux classes une, puis mourir, mort cruelle.
»

L'événement funeste décrit ici atteint une précision hallucinante et terrifiante : il s'agit du tournoi au cours duquel Henri II et Montgomery s'affrontèrent avec une brutalité extrême. Le «jeu martial» dont parle le quatrain se transforme rapidement en horreur absolue : la longue lance pénètre par la fente du casque doré porté par le souverain, et le malheureux Henri II, les yeux crevés, agonise deux journées entières dans des souffrances atroces, insoutenables et d'une intensité inouïe, laissant un souvenir durable de la tragédie pour tous les témoins et observateurs de l'époque.

Mais ce n'est pas tout. Plusieurs autres quatrains des Centuries semblent se rapporter directement au sort tourmenté et tragique des enfants mâles de Catherine de Médicis. À titre d'exemple, lisons le quatrain XLVII de la Centurie IV :

   «Le Noir farouche quand aura essayé
   Sa main sanguine par feu, fer, arcs tendus,
   Trestous le peuple sera tant effrayé
   Voir les plus grands par col et pieds pendus.
»

Ce quatrain renvoie à la plus effroyable des scènes qui se soient déroulées à Paris lors des massacres de la Saint-Barthélemy : les nobles huguenots massacrés, tués et pendus aux fenêtres surplombant le palais du Louvre, tandis que le jeune Charles IX - déjà mentalement instable - succombe soudainement à une crise effrayante de délire sanguinaire et tire frénétiquement, à l'arquebuse ou à l'arbalète, depuis les fenêtres du Louvre, sans viser le moindre but précis.

L'expression «Le Noir» n'est pas anodine : il s'agit en réalité d'une anagramme du mot «roi», démontrant de manière extrêmement suggestive la manière dont Nostradamus aimait utiliser de petits procédés verbaux pour cacher ses révélations les plus claires et les plus explicites, afin que personne ne les comprenne immédiatement, et pour protéger la signification exacte de ses visions tant que nécessaire. Ces presciences, au cours desquelles le prophète semble même capable de voir des scènes futures dans les moindres détails, avec une précision comparable à celle d'un véritable film, imposent des réflexions métaphysiques profondes : Nostradamus savait, en effet, tout ce qui devait arriver en France, des morts violentes aux guerres, en passant par toutes les horreurs possibles, mais ne pouvait rien faire pour tenter de prévenir ou d'enrayer les événements imminents, ce qui renforce la tragédie de son rôle de voyant.

Prenons maintenant connaissance du Prédiction 58, intitulée «Le Roy-Roy n'estre du doux la pernicie». Qui pourrait bien se cacher derrière cette expression mystérieuse ? Le «Roy-Roy» désigne, très probablement, un homme doublement roi, c'est-à-dire Henri III, qui reçut successivement deux couronnes : d'abord celle de Pologne, qui était une élection royale, puis celle de France, obtenue par filiation héréditaire.

Quant au membre de phrase «du doux la pernicie», Nostradamus y préfigurait explicitement la mort tragique du roi Henri III. En effet, le moine ligueur Jacques Clément, au nom trompeusement évocateur de compassion, obtint par perfidie l'audience du souverain et le poignarda au bas-ventre. Les termes «doux» et «Clément» apparaissent ici comme des épithètes extrêmement proches, presque synonymes, et leur juxtaposition n'est pas un hasard : elle constitue un exemple saisissant de la subtilité et de l'ingéniosité linguistique du prophète provençal, qui savait dissimuler des révélations terribles derrière des formules apparemment anodines, mais qui, à la lecture attentive, révèlent des vérités effroyables et précises sur le destin des puissants.

Ainsi, ces quatrains - tous minutieusement codés, symboliques et précis - nous plongent dans un véritable «voyage prodigieux» dans le futur tel que Nostradamus le percevait, nous offrant une fenêtre unique sur des événements historiques d'une intensité et d'une horreur parfois difficiles à imaginer, et démontrant l'ampleur extraordinaire de la faculté visionnaire du prophète.

Il est désormais parfaitement avéré que Nostradamus avait prévu, avec une précision étonnante et presque déroutante, les éphémères règnes successifs de trois des enfants royaux de Catherine de Médicis. En réalité, le mage provençal ne s'était pas limité à ces prévisions : il s'était même aventuré à prédire, de manière audacieuse, que les quatre garçons de la reine finiraient par régner successivement. Cependant, le destin en décida autrement pour le benjamin, Hercule, duc d'Alençon, dernier fils mâle survivant, qui mourut prématurément, avant même la mort de son aîné, Henri III. On pourrait y voir un mince espoir : y aurait-il donc, dans les visions prophétiques, une petite marge d'incertitude, une zone où l'avenir resterait imprévisible ? Pourtant, cette incertitude, si elle existe, reste extrêmement restreinte. Le règne du duc d'Alençon, fragile de santé et vulnérable, n'aurait sans doute pas été d'une durée significative. Et c'est Henri, le futur Henri IV, dit le Béarnais, qui, malgré tout, fut désigné par le destin comme le restaurateur de la France, appelé à mettre fin à la dynastie des Valois et à inaugurer un nouvel ordre royal.

Au Cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale, une gravure du XVIe siècle illustre avec une grande finesse la manière dont Nostradamus aurait donné ses consultations aux enfants royaux. Sur cette gravure, au premier plan, le mage apparaît confortablement installé dans un fauteuil, placé sur la terrasse même du château de Blois. L'arrière-plan dévoile la perspective magnifique des jardins soigneusement entretenus. Nostradamus, appuyé sur une petite table sur laquelle repose un grimoire ouvert, semble concentré sur sa tâche ; Henri II, encore vivant à l'époque, et Catherine de Médicis se tiennent debout derrière lui, attentifs à ses gestes et à ses paroles. Tous les enfants royaux, à l'exception du duc d'Alençon âgé de deux ans à ce moment précis, paraissent captivés et absorbés par les révélations du prophète. Il est cependant hautement improbable que le graveur ait eu accès à un croquis exact : cette scène semble être une reconstitution postérieure, imaginée après coup, bien que la ressemblance physique des personnages soit probablement fidèle à la réalité.

Comment Nostradamus procédait-il lors de ces consultations ? Il semble qu'il y ait eu plusieurs séances de voyance offertes à la reine, mais la plus impressionnante reste la grande scène d'évocation au cours de laquelle Nostradamus fit apparaître, devant Catherine de Médicis, les images prophétiques de ses trois aînés. Chacun d'eux effectuait, symboliquement et de manière visible, autant de tours sur lui-même que le nombre d'années que comporterait son règne ; cette matérialisation, comme diraient les spécialistes de métapsychique, représentait concrètement et visuellement la durée future de chaque règne. La tradition rapporte que cette scène s'inscrivait parfaitement dans la passion dévorante de la reine pour les sciences occultes et dans son obsession constante de savoir si la postérité mâle de sa lignée serait destinée à un avenir glorieux et prometteur.

Avant de nous pencher sur les périodes postérieures à la mort de Nostradamus, un problème se pose à nous : les Centuries ne seraient-elles valables que pour la France ? Il est évident que la majeure partie des quatrains traite d'événements français, souvent en quasi-totalité. Cependant, quelques prédictions touchent d'autres pays avec un degré de précision étonnant. C'est notamment le cas pour l'Angleterre. Nostradamus écrit, dans la Centurie IX, quatrain XLIX :

   Sénat de Londres mettront à mort leur Roy.

Impossible, à la lecture de cette phrase, d'expliquer le texte par le simple hasard. D'une part, il est question de la mort d'un souverain bien précis ; d'autre part, supposer que le hasard ait pu déterminer correctement la ville exacte (Londres plutôt que Rome ou Moscou) est tout simplement improbable. Ce vers figure parmi les plus clairs et les plus célèbres passages des Centuries, évoquant sans doute le procès historique qui conduisit le Parlement britannique à condamner Charles Ier à la décapitation.

Un autre passage des Centuries prévoit la dictature d'Oliver Cromwell et la Restauration, avec l'avènement de Charles II, fils du souverain décapité :

   Le ieune nay au regne Britanique,
   Qu'aura le pere mourant recommendé,
   Iceluy mort LONOLE donra topique,
   Et son fils le regne demandé.

Le nom mystérieux «LONOLE» n'est pas anodin : comme l'a remarqué James Laver, il s'agit d'une anagramme d'Olleon. Bien que «Olleon» soit un verbe grec signifiant «détruire», il est plus significatif encore de le relier à «Oll», diminutif d'Oliver, référence évidente à Oliver Cromwell. De plus, dans les ballades royalistes populaires de l'époque, Cromwell était souvent surnommé «Old Noll», renvoyant à la même figure.

Enfin, Nostradamus semble avoir prédit l'union dynastique entre l'Angleterre et l'Écosse, réalisée en 1603 avec l'avènement sur le trône d'Angleterre de Jacques Ier, également Jacques VI d'Écosse, fils de Marie Stuart. Cette prophétie se retrouve dans la Centurie III, LXX :

   La grande Bretaigne comprise d'Angleterre,
   Viendra par eaux si haut inonder...

Ainsi, bien que les Centuries parlent parfois d'Albanais, il est probable qu'il faille lire derrière ce terme les hommes d'Albion, c'est-à-dire les Anglais, et non pas les habitants de l'Albanie moderne. Ces quelques exemples illustrent que Nostradamus ne se limitait pas à la France : ses visions atteignaient l'Europe et parfois au-delà, avec un degré de précision qui continue aujourd'hui de fasciner les historiens et les passionnés de prophéties.

Car il convient de souligner que, dans les Centuries, les «Albanois» ne désignent probablement pas le peuple de l'Albanie actuelle, ce petit pays des Balkans. En réalité, le terme «Albanois» semble plutôt faire référence à une nation européenne appelée à devenir puissante, influente et dominante sur le continent. Il s'agit d'un peuple dont l'importance politique, militaire et maritime devait croître au point de marquer de manière durable l'histoire européenne, bien au-delà du simple courage des habitants d'un État aussi modeste que l'Albanie, dont la taille et la position géographique limitaient toute possibilité de grande influence sur la scène continentale.

Nostradamus a en outre prédit, de manière assez explicite, une hégémonie maritime que la Grande-Bretagne allait acquérir et développer : il était prophétisé que ce pays deviendrait capable de conquérir les mers et océans du globe entier, étendant son influence sur toutes les routes maritimes, commerciales et militaires du monde connu et à venir. C'est précisément ce que suggère le vers :

   Viendra par eaux si haut inonder.

Cette formule, bien que poétique, est à interpréter comme une allusion directe à la domination maritime anglaise, à la puissance navale et à la capacité de la Grande-Bretagne à projeter son autorité sur toutes les mers, et ce, dès le XVIIe siècle et pendant plusieurs générations.

Lisons un autre passage prophétique tiré de la Centurie X, Quatrain C :

   Le grand Empire sera par Angleterre,
   Le Pempotam des ans plus de trois cens.

À la lecture de ce vers, il apparaît avec une étonnante clarté que Nostradamus annonçait une domination coloniale et maritime prolongée, s'étendant sur plus de trois siècles, confirmant ainsi l'importance de la Grande-Bretagne dans l'histoire européenne et mondiale, aussi bien sur le plan politique que commercial et stratégique.

Revenons maintenant à la France. Il faudrait sans doute des dizaines, voire des centaines de pages pour analyser en détail la manière, apparemment indéniable, dont Nostradamus semble avoir anticipé l'ensemble de l'histoire moderne et contemporaine française. Dans ce cadre, nous nous contenterons de présenter quelques exemples particulièrement révélateurs, des passages précis qu'il serait impossible, en toute bonne foi, de réfuter ou d'expliquer par le seul hasard ou par une simple conjecture.

Il est tout spécialement nécessaire de constater que Nostradamus a prédit avec une précision remarquable la Révolution française, qu'il décrit comme le triomphe de ce qu'il nomme :

   le commun advenement, l'avènement des hommes du commun.

Autrement dit, il s'agissait du triomphe politique du Tiers État, symbolisant l'ascension sociale et politique des citoyens ordinaires face à la noblesse et au clergé. Naturellement, il ne faut pas s'étonner de constater que le prophète manque totalement d'impartialité dans ses jugements : en homme du XVIe siècle, catholique profondément dévot et royaliste convaincu, la Révolution ne pouvait apparaître pour lui que comme un cataclysme social inconcevable, bouleversant l'ordre établi et défiant toutes les structures de pouvoir et de tradition.

Dans l'Épître à Henri II, on trouve un passage particulièrement significatif, applicable aux persécutions anticatholiques qui se déroulèrent au cours de la période révolutionnaire :

   Et commençant icelle année sera faicte la plus grande persecution à l'Eglise Chrestienne que n'est faicte en Afrique, et durera ceste-icy iusques à l'an mil sept cens nonante deux, que l'on cuydera estre une renovation du siècle.

Ce texte illustre clairement que Nostradamus prévoyait non seulement des bouleversements sociaux et politiques, mais également des persécutions religieuses d'une ampleur exceptionnelle, comparables à ce qui se produisit pendant la Révolution française, avec des effets ressentis sur la durée et la portée des événements, jusqu'au début du XIXe siècle.

Ainsi, que ce soit en termes de domination européenne, de puissance maritime anglaise, ou de bouleversements révolutionnaires français, Nostradamus apparaît comme un prophète dont les visions s'étendent bien au-delà de son époque. Ses prédictions, même présentées sous forme poétique ou cryptée, offrent une interprétation cohérente de l'avenir proche et lointain des nations européennes, confirmant la profondeur et l'ampleur de son génie visionnaire.

Certes, l'année 1792 pourrait être considérée comme le point de départ de la période la plus intense, la plus extrême et la plus radicale de la Révolution française, marquant le paroxysme de la politique de laïcisation et de transformation brutale de la société. Cependant, il est tout à fait étonnant et remarquable de constater que Nostradamus, des siècles auparavant, ait décrit en termes clairs et précis l'une des années les plus cruciales et déterminantes de la Révolution française, anticipant les événements avec une étonnante fidélité.

Le texte des Centuries se révèle littéralement truffé de passages et de quatrains ne pouvant raisonnablement s'appliquer qu'aux années de la Révolution française, lorsqu'une violence politique extrême, un bouleversement social et une remise en cause radicale de l'ordre établi marquaient la société dans ses fondements les plus profonds.

Par exemple, dans la Centurie I, quatrain LIII, nous lisons :

   Las ! qu'on verra grand peuple tourmenté,
   Et la loy saincte en totale ruine,
   Par autres loix toute la Chrestienté,
   Quand d'or d'argent trouve nouvelle mine.

Dans ces vers, Nostradamus apparaît profondément frappé, obsédé presque, par l'intensité des mesures révolutionnaires dirigées contre la primauté et l'autorité de l'Église catholique, véritable institution religieuse et morale de l'époque. Le dernier vers, qui évoque la nouvelle mine d'or et d'argent, semble faire allusion aux assignats, ces billets de banque émis sans garantie métallique, et dont la circulation désastreuse provoqua une crise financière catastrophique pour le peuple et l'État.

Ainsi, en voyant l'avenir, Nostradamus semble tourmenté, profondément obsédé et bouleversé par le déchaînement révolutionnaire qu'il anticipait. Dans son regard de monarchiste convaincu, la Révolution représentait l'abomination suprême : le cataclysme social le plus effroyable et épouvantable qu'il soit possible d'imaginer. Il s'indigne devant la profanation systématique des monuments religieux, des tombeaux royaux et des symboles du passé ; il constate également, comme un juste retour des choses contre les artisans du chaos, la rivalité confuse et destructrice entre les factions révolutionnaires rivales.

Ainsi, dans la Centurie VII, quatrain XIV, il écrit :

   Faux exposer viendra topographie,
   Seront les cruches des monuments ouvertes,
   Pulluler secte, saincte philosophie.

Ces vers illustrent parfaitement sa vision du chaos politique allant s'étendre sur la France entière et, par extension, sur toute l'Europe, engendrant violence, instabilité et bouleversements.

Dans un autre passage :

   «D'esprit de regne musnimes descriés,
   Et seront peuples esmeuz contre leur Roy :
   Paix faict nouveau, sainctes loix empires,
   Rapis onc fut en sitres du r arro y.
»

Ici, Nostradamus décrit avec une précision saisissante la résistance populaire contre le roi, le bouleversement des structures de pouvoir et la mise en péril de l'ordre établi, reflétant les tensions et conflits de la Révolution française.

Le prophète met en lumière de manière remarquable la manière dont l'idéologie démocratique et les idées des philosophes de la fin du XVIIIe siècle, notamment les Encyclopédistes, se réclamaient d'un mouvement intellectuel et politique qui allait transformer la société, et dont les effets allaient s'étendre bien au-delà des frontières françaises.

Nostradamus ne pouvait pas ne pas être horrifié par la Terreur : les noyades de Nantes et autres massacres apparaissent sous sa plume avec une clarté terrifiante. Par exemple, dans la Centurie V, quatrain XXXIII, il écrit :

   Des principaux de cité rebelle,
   Qui tiendront pour liberté, revoir,
   Destrancher masses, infelice meslee,
   Crys, hurlement... Nantes piteux voir.

Ces lignes montrent que Nostradamus avait anticipé avec une précision presque chronologique et factuelle le sort tragique de nombreux Français, et notamment le sort funeste de Louis XVI et de la famille royale.

Un exemple saisissant est la lamentable équipée de Varennes :

   De nuict viendra par la forest de reines,
   Deux pars voultaire herme la pierre blanche,
   Le moine noir en gris dedans Varennes,
   Esleu cap, cause tempeste, feu sang tranche.

Ici, le «moine noir» n'est autre que l'anagramme de roi : le roi moine, c'est-à-dire Louis XVI, homme extrêmement réservé, peu porté sur les plaisirs charnels et profondément dévot, dont la dévotion miraculeuse correspond parfaitement à l'expression du quatrain. La ville de Varennes est explicitement mentionnée, et aucun hasard ne pourrait expliquer la précision de l'arrestation du souverain.

Enfin, d'autres vers viennent compléter la vision de Nostradamus sur les événements révolutionnaires et la chute de la monarchie :

   Le part solus mary sera mitre,
   Retour : conflict passera sur le thuill,
   Par cinq cens : un trahyr sera tittre,
   Narbon et Sauce par coutax avons d'huile.

Ces lignes décrivent successivement :

Nous avons maintenant devant nous une image très précise et saisissante de la captivité tragique de la famille royale française, enfermée dans la célèbre et redoutée tour du Temple, lieu qui restera à jamais associé à la détention du roi, de la reine et de leurs enfants. Nostradamus, en observateur clairvoyant des événements à venir, décrit avec minutie et précision ce moment dramatique de l'histoire, en donnant une vision presque palpable de la vie quotidienne de ces prisonniers royaux :

   «Roy et son cour au lieu de longue halbe,
   Dedans le Temple vis... vis du palais,
   Dans le jardin duc de Manton et d'Elbe.
» (IX, XXII)

Ces vers nous offrent une vision détaillée de la situation : ils indiquent le roi et sa cour installés dans un lieu précis de la forteresse du Temple, au sein même du palais, et évoquent également les jardins attenants, tels que ceux du duc de Manton et de l'île d'Elbe. La précision topographique et la localisation exacte soulignent la capacité extraordinaire du voyant à anticiper les lieux de détention et l'organisation des espaces autour de la famille royale, donnant ainsi une impression de réalisme saisissant.

Le dernier vers, pouvant sembler obscur ou difficile à interpréter de prime abord, fait référence au jeune dauphin, héritier direct du trône, que Nostradamus représente dans toute sa vulnérabilité :

   «Puisnay iouant au fresch dessous la tonne,
   Le haut du toict du milieu sur la teste,
   Le Père Roy au Temple...
» (IX, XXIII)

Cette image décrit le dauphin jouant sous un certain auvent ou structure voûtée, alors que le roi, son père, demeure enfermé dans le Temple. Le texte illustre à la fois l'enfermement, la surveillance constante et la situation de confinement, offrant une représentation symbolique de la fragilité et de la précarité de la royauté en cette période révolutionnaire.

Un autre passage extrêmement intéressant concerne la confusion politique et l'agitation extrême qui suivirent la mort de Louis XVI, identifiable dans le quatrain par l'expression «la grande cappe», n'étant autre que Louis Capet, nom officiel du roi après sa déchéance :

   «A soutenir la grand cappe troublée
   Pour l'exclaircir les rouges marcheront :
   De mort famille sera presque accablée,
   Les rouges rouges le rouge assommeront.
» (VIII, XIX)

Le dernier vers peut paraître complexe ou embrouillé, mais il révèle avec clarté la manière dont Nostradamus a anticipé le renversement des Girondins par les Montagnards, eux-mêmes divisés en factions rivales. Cela démontre que le voyant percevait la Révolution uniquement à travers la perspective d'un monarchiste horrifié, incapable de séparer sa lecture morale et religieuse de l'événement politique.

Même la destinée tragique et malheureuse de la future duchesse d'Angoulême, sour aînée de Louis XVII, est préfigurée : Nostradamus utilise le terme «La royne engaste», signifiant littéralement que la reine, Marie-Antoinette, est emprisonnée, illustrant ainsi la captivité et l'impuissance de la famille royale. La précision de ce vocabulaire montre à quel point le voyant maîtrisait la projection des événements sur les personnages royaux eux-mêmes.

Nous citerons également un dernier passage relatif à la Révolution, indiscutablement prophétique :

   «Tard arrive, l'exécution faicte,
   Le vent contraires lettres au chemin prises :
   Les conjures XIIIIJ d'une secte,
   Par le rousseau senez les entreprises.
» (I, VII)

À première vue, le quatrain peut sembler obscur, mais il contient une allusion directe à l'exécution de Louis XVI, ainsi qu'à une conspiration redoutable et structurée. Cela pourrait constituer une confirmation de l'idée que la Révolution, avant même 1789, aurait été préparée par un réseau secret ou un complot ténébreux. L'allusion au «rousseau» renvoie aux principes démocratiques et républicains du philosophe Jean-Jacques Rousseau, dont l'idéologie fut invoquée pour justifier et légitimer la Révolution.

Enfin, la prophétie de Nostradamus touche également à la carrière extraordinaire de Napoléon Bonaparte, dont il aurait prédit l'ascension vertigineuse et fulgurante. Le voyant décrit l'arrivée d'un jeune officier de génie dont l'ascension politique et militaire serait spectaculaire :

   Un empereur naistra près d'Italie
   Qui à l'empire sera vendu bien cher
   Dont avec quels gens il se rallie
   Qu'on trouvera moins prince que boucher.
(I, LX)

Cette appréciation, bien que peu flatteuse et très éloignée de la légende napoléonienne, correspond à l'optique légitimiste et monarchiste de Nostradamus, qui percevait ce jeune général plus comme un conquérant brutal et ambitieux qu'un souverain éclairé. La prophétie continue :

   Jour qui Alquilo ye célébrera ces festes (I, LVIII)

   Du nom qui oncques ne fust au roy gaulois
   Jamais ne fut un foudre si craintif
   Tremblant l'Italie, l'Espagne et les Anglois,
   De femme étrange grandement attentif
(IV, LIV)

   Puis nay iouant au fresch dessous la tonne,
   Le haut du toit du milieu sur la teste,
   Le Père Roy au Temple...
(IX, XXIII)

Ces vers indiquent la portée militaire et politique de Napoléon, ses interactions avec l'Italie, l'Espagne et l'Angleterre, ainsi que les conséquences indirectes pour la royauté capturée. L'ensemble montre l'attention minutieuse du voyant aux événements européens, combinant vision politique, géographique et humaine.

D'une part, il est nécessaire de rappeler, avec insistance et précision, un fait que l'on retrouve souvent mentionné dans de nombreux manuels d'histoire : celui concernant Napoléon Bonaparte et l'étendue de son Empire. L'Empereur, après ses nombreuses conquêtes, laissa la France beaucoup plus petite et réduite qu'il ne l'avait initialement trouvée. Cette constatation est frappante et constitue un exemple saisissant de la fragilité des succès militaires face aux aléas de l'histoire et aux revers du destin. D'autre part, on peut également percevoir, dans ces vers et ces observations, une prévision étonnante et hallucinante de la future destinée personnelle du grand ambitieux qu'était Napoléon. En effet, il se voit réduit à devoir survivre et s'accommoder d'une existence solitaire et limitée sur une île de dimensions très modestes, après avoir régné sur un immense et puissant Empire qui avait semblé inébranlable et presque éternel.

Face à une telle accumulation de preuves, de textes et de quatrains soigneusement rédigés, il devient difficile de ne pas donner raison aux partisans de l'existence de pouvoirs prophétiques incontestables attribués à Nostradamus. Le nombre de citations, d'exemples et de prévisions exactes pourrait être multiplié à l'infini, mais nous préférons laisser au lecteur le soin d'expérimenter lui-même le jeu fascinant et captivant du décryptage méthodique des Centuries, de tenter de relier les prédictions aux événements historiques, et de s'émerveiller de la précision avec laquelle le voyant a décrit des faits plusieurs décennies, voire plusieurs siècles avant leur survenue effective.

Revenons maintenant en arrière, en plongeant plus profondément dans le temps, et considérons un passage particulièrement significatif et révélateur qui concerne la période finale de la vie du cardinal de Richelieu, figure incontournable de l'histoire française :

   «Vieux Cardinal par le jeusne deceux,
   Hors de sa charge se verra desarme,
   ARLES ne montres double soit apperceu,
   Et liqueduct et le prince embaumè.
» (VIII, LXVIII)

Dans ce passage, Nostradamus nous montre clairement le cardinal vieillissant, affaibli par l'âge et trahi par le jeune Cinq-Mars. Transporté malade le long du Rhône, comme l'indique le terme liqueduct, le cardinal se retrouve dans une situation de faiblesse et de vulnérabilité extrême. Le texte souligne également la mort du cardinal en 1642, presque simultanément avec celle de son souverain, ajoutant une dimension dramatique à cette prophétie et démontrant une fois de plus la capacité du voyant à anticiper des événements précis avec exactitude.

Un autre quatrain s'applique au règne de Louis XV, roi de France connu pour sa propension au libertinage et pour la nonchalance avec laquelle il gouvernait. Cette attitude permit à deux de ses grandes favorites, la marquise de Pompadour et la marquise du Barry, d'exercer une influence considérable et directe sur les affaires de l'État, bouleversant ainsi la pratique traditionnelle et légale du pouvoir :

   Ce grand Monarque qu'au mort succédera
   Donnera vie illicite et lubrique,
   Par nonchalance à tous concédera,
   Qu'à la parfin faudra la loi salique.

Nostradamus considère ici le règne des favorites comme un symbole de faiblesse royale, une transgression implicite de la loi salique qui interdisait, rappelons-le, aux femmes de régner sur le trône de France. La critique n'est pas seulement morale mais politique, reflétant la vision d'un prophète attaché à la légitimité dynastique et à la continuité monarchique.

Nous passons ensuite à l'histoire plus contemporaine, et il apparaît que Nostradamus aurait anticipé l'avènement de Louis-Philippe lors de la révolution de 1830, événement majeur qui bouleversa profondément la monarchie française. Pour un prophète farouchement légitimiste, ce bouleversement dynastique ne pouvait être interprété autrement que comme une trahison et une usurpation de la régularité dynastique :

   Par avarice, par force de violence
   Viendra vexer les siens chef d'Orlans,
   Près Saint-Merire assaut et résistance
   Mort dans sa tente, diront qu'il dort leans.

Le quatrain contient un jeu de mots final, qui sert à mieux caractériser la trahison supposée de Louis-Philippe. Il semble également qu'une projection temporelle soudaine ait permis au prophète de visualiser l'une des insurrections parisiennes contre le roi de Juillet, probablement celle décrite par Victor Hugo dans Les Misérables, où les insurgés se retranchèrent dans l'église Saint-Merry. Il est intéressant de noter que, à l'époque de Nostradamus, il n'existait plus de véritable famille d'Orléans ; le fondateur de l'actuelle maison d'Orléans devait être Gaston, frère de Louis XIII, renforçant l'idée que Nostradamus prévoyait non seulement des événements mais aussi des continuités dynastiques complexes.

Un quatrain s'applique explicitement au règne de Louis-Philippe :

   «Sept ans sera Philip fortune prospère
   Rabaîssera des Arabes l'effort
   Puis son midi perplex, rebors affaire,
   Jeune Ognion abismera son fort.
» (IX, LXXXIX)

Nous pouvons en tirer plusieurs observations historiques précises :

Ainsi, à travers ces passages, Nostradamus combine habilement prédiction politique, symbolique monétaire et vision dynastique, confirmant sa réputation de prophète capable de relier le passé, le présent et l'avenir dans une trame cohérente et remarquablement détaillée.

Nostradamus semble parfaitement conscient de la vitesse exceptionnelle et remarquable avec laquelle se succédèrent les régimes politiques en France, particulièrement le passage éclair de la Seconde République au Second Empire. Il perçoit avec une clarté saisissante le contraste entre ces deux périodes et la manière dont le pouvoir changea presque instantanément, transformant la structure et la nature du gouvernement français, et bouleversant ainsi l'équilibre politique et social du pays.

Certes, Napoléon III s'engagea dans diverses aventures militaires qui, pour la plupart, se révélèrent plutôt infructueuses ou mal préparées, échouant à produire des résultats durables et décisifs. Cependant, et il convient de le souligner, il apparaît comme un modèle de pacificateur, notamment lorsqu'on le compare à son terrible oncle, Napoléon Ier, dont la célébrité guerrière et l'ambition démesurée avaient marqué l'histoire de manière indélébile. Nostradamus, sachant parfaitement, et de manière très précise, que les deux hommes étaient liés par des liens de parenté étroits, souligne cette filiation avec beaucoup de discernement dans ses vers :

   «Par le decide de deux choses bastards,
   Nepveu du sang occupera le règne...
» (VIII, XLIII)

Ce passage met en évidence que Napoléon III, neveu de sang de Napoléon Ier, héritera du trône et exercera le pouvoir, mais dans des conditions très différentes et avec une approche plus conciliante, privilégiant parfois la paix et la stabilité sur l'expansion militaire agressive.

Passons maintenant au XXe siècle, période beaucoup plus contemporaine pour le lecteur moderne. La question que l'on peut se poser est la suivante : les visions de Nostradamus continueraient-elles à se manifester et à se réaliser avec la même acuité et la même précision qu'auparavant ? La réponse est affirmative, et ce, sans la moindre hésitation. Le prophète avait la capacité de voir non seulement les batailles et les bouleversements politiques majeurs, mais également des phénomènes qui paraissaient complètement inconcevables pour les contemporains de son époque. Par exemple, il anticipa l'émission massive de papier-monnaie non couverte par des métaux précieux, phénomène survenu en France et dans d'autres pays, notamment pendant la Première Guerre mondiale, où des quantités gigantesques de billets furent créées pour financer le conflit :

   «Les simulacres d'or et d'argent enflez,
   Qu'après le rapt au feu furent jettes
   Au descubert estaincts tous et troubles,
   Au marbre escripts, prescripts - intergetés.
» (VIII, XXVIII)

Nostradamus a également eu une vision très précise de la guerre civile espagnole, ainsi que du triomphe du général Franco, figure majeure de la dictature espagnole du XXe siècle :

   «De castel Franco sortira l'assemblée,
   L'ambassadeur non plaisant sera scisme;
   Ceux de Ribiere seront en la meslee,
   Et au grand goulfre, desnieront l'entree.
» (IX, XVI)

Le texte fait référence à «ceux de Ribiere», étant clairement identifiés comme des partisans de Primo de Rivera, chef militaire et homme politique espagnol de droite. Nostradamus, fidèle à son monarchisme et à son conservatisme, adopte ici une perspective très marquée politiquement : il interprète la «croisade» menée par Franco comme une action destinée à sauver l'Espagne du chaos et du désordre, selon la vision de droite de l'époque. Il n'est donc pas impartial, ce qui est parfaitement compréhensible et cohérent pour un homme de son temps, profondément attaché aux principes monarchiques et à l'ordre social.

Ainsi, ces passages montrent que Nostradamus ne se contentait pas de prophétiser des événements militaires ou dynastiques : il anticipait également des crises économiques, des bouleversements financiers et des guerres civiles, tout en les interprétant à travers le prisme de son idéologie et de sa vision conservatrice. Sa capacité à lier des événements très précis à des phénomènes sociaux, économiques et politiques confère à ses quatrains une profondeur et une portée étonnamment moderne, démontrant qu'il pouvait observer et prédire les dynamiques complexes de son époque et même au-delà, plusieurs siècles après sa mort.

Nostradamus, fidèle à son habileté prophétique, a anticipé avec une précision saisissante le triomphe d'Adolf Hitler, figure historique majeure du XXe siècle, ainsi que le déchaînement total et catastrophique du second conflit mondial, qui plongea l'Europe entière dans la guerre et le chaos. Le quatrain où il évoque ces événements montre à quel point le voyant de Salon savait utiliser des images symboliques et cryptiques, souvent très difficiles à interpréter sans une connaissance approfondie du contexte historique et géographique :

   «Bestes farouches de faim fleuves tranner;
   Plus du champ encontre Hister sera,
   En cage de fer le Grand fera treisner,
   Quand rien enfant de Germain observera.
(V, LIII)

Dans ce passage, il est essentiel de noter que le terme "Hister" est à l'origine un nom latin désignant le Danube, mais dans ce quatrain, il ne s'agit pas simplement d'un fleuve. Il désigne très probablement un personnage historique, et tout porte à croire qu'il s'agit d'Hitler lui-même. En effet, Adolf Hitler était autrichien et originaire d'un territoire traversé par le Danube, ce qui renforce l'idée que Nostradamus a choisi ce terme non par hasard, mais pour cacher subtilement l'identité du futur dictateur derrière une métaphore géographique. La fin du quatrain - "en cage de fer" - illustre de manière classique la complexité des images nostradamiques, mêlant figures symboliques et réalité historique, et rendant la lecture exigeante mais fascinante pour tout analyste ou historien.

Les visions de Nostradamus couvrent également l'occupation française par les troupes allemandes, entre 1940 et 1944. Il décrit avec exactitude et minutie certains aspects de la vie sous le joug de l'occupant :

   «La splendeur claire à pucelle joyeuse ne luyra plus,
   Longtemps sera sans sel,
   Avec marchans, ruffiens, loups odieuse,
   Tout pesle mesle montre un nersel.
(X, XCVIII)

Ce passage souligne la privation, la souffrance et le désordre engendrés par l'occupation, ainsi que l'influence des forces étrangères sur les populations locales. De même, il prédit les sièges et les guerres cruelles auxquelles les villes belges et françaises furent confrontées :

   «Quand ceux d'Hainault, de Gand et de Bruxelles,
   Verront à Langres le siege devant mis:
   Derrière leurs flancs seront guerres cruelles.
» (II, L)

Il apparaît ici que Nostradamus n'évoque pas seulement les conflits militaires, mais aussi la confusion politique et sociale qui accompagne l'occupation étrangère. Ses visions incluent donc à la fois des événements tangibles, comme des sièges et des batailles, et des phénomènes plus subtils, tels que le chaos dans les administrations locales et la détresse des populations.

Il est remarquable que Nostradamus semble avoir pressenti la manière dont le maréchal Pétain serait trompé par les Allemands, illustrant encore une fois sa capacité à saisir les interactions complexes entre les individus et les puissances supérieures :

   «Le Vieux mocqué et privé de sa place,
   Pars l'estranger qui le subornera,
   Mains de son fils mangees devant sa face,
   Le frêre à Chartres, Orl. Rouan, trahira.
(IV, LXI)

La fin du quatrain, comme souvent dans les Centuries, emploie des images très symboliques et visuellement puissantes, combinant des éléments réalistes et métaphoriques pour créer une vision complexe et vivante de la trahison et du chaos.

Nostradamus a également prévu les bombardements aériens dévastateurs de la Seconde Guerre mondiale, un phénomène totalement inimaginable à son époque :

   «Les fugitifs, feu du ciel sur les picques,
   Conflict prochain des corbeaux s'esbatans
   De terre on crie, ayde, secours celiques,
   Quand près des murs seront les combatans.
(III, VII)

Ce quatrain illustre non seulement la violence des attaques aériennes, mais aussi la panique et la détresse des populations civiles confrontées aux flammes et aux destructions massives. Une autre vision encore plus impressionnante décrit de manière saisissante la terreur engendrée par les bombes et le feu :

   «Sera laissé feu vif, mort cachée,
   Dedans les globes horrible espouvantable.
   De nuict à classe cité en poudre lasché,
   La cité à feu, l'ennemy favorable.
» (V, VIII)

Ce passage montre que Nostradamus pouvait anticiper non seulement des événements militaires, mais aussi les souffrances et les destructions causées par les armes modernes, même avant l'invention des bombardiers et des bombes stratégiques. Ses visions mêlent ainsi symbolisme, géographie et observation des comportements humains, offrant une lecture à la fois complexe et étonnamment précise des tragédies allant se produire au XXe siècle.

Mais nous entrons maintenant sur un terrain particulièrement délicat et brûlant, un domaine où le moindre mot prend une dimension symbolique et où la prudence est indispensable : il s'agit de savoir si, oui ou non, l'avenir collectif de l'humanité, tel qu'il pourrait se dérouler au fil des siècles, peut être effectivement décrypté dans les célèbres Centuries de Nostradamus. Ce questionnement n'est pas anodin et engage une réflexion profonde sur les limites mêmes de la prophétie et de son interprétation.

On connaît bien le risque majeur qui menace tout interprète : celui de tomber dans le piège de ses propres désirs, convictions ou espoirs. Le danger consiste à fournir, parfois sans même s'en rendre compte, un coup de pouce insidieux à la réalisation de ses propres souhaits. Certains commentateurs de Nostradamus y sont même allés beaucoup plus loin que prévu ; ainsi, en 1649, certains éditeurs des Centuries ont cru bon d'ajouter deux quatrains supplémentaires, entièrement inventés de leur main, affirmant par là la prochaine chute de leur «bête noire», le cardinal Mazarin, figure politique qu'ils détestaient particulièrement. Ces additions sont aujourd'hui considérées comme un exemple frappant des biais que peut introduire l'interprétation humaine dans la lecture des textes prophétiques.

Les historiens et chercheurs sceptiques ne manquent jamais une occasion de souligner combien les exégèses trop détaillées ou trop ambitieuses se sont heurtées à la réalité historique, parfois avec un effet cinglant : elles se sont vues contredites par les faits avec une évidence implacable. Un exemple typique est celui de Colin de Larmor, qui, en 1925, prétendait prédire la Seconde Guerre mondiale :

   «Les États-Unis d'Amérique mettront les îles Britanniques à sang;
   Les Américains feront plier de frayeur les Anglais...
   La Tour de Londres tombera quand le roi y sera fait prisonnier;
   Auparavant, on aura vu le monarque se promener en chemise aux abords du grand pont...

Malgré sa conscience et sa rigueur apparente, cet interprète était influencé par un contexte politique et culturel bien particulier : il appartenait à une génération de Français farouchement anglophobes, marquée par l'affaire de Fachoda et les guerres coloniales, notamment celle des Boers. C'est là le danger intrinsèque du décryptage : il est presque impossible de s'abstraire de ses convictions, de ses espoirs, de ses préjugés ou de ses sympathies politiques. Même les spécialistes les plus impartiaux de Nostradamus rencontrent d'immenses difficultés pour éviter d'introduire, consciemment ou non, leurs propres biais dans l'interprétation des textes.

Cette tendance se manifeste clairement dans l'oeuvre de Jean-René Legrand. Dans ses Pronostics pour l'an 1959, il découvre, dans les Centuries, ce qu'il considère comme une confirmation directe de ses sympathies personnelles pour le général de Gaulle. Selon lui, plusieurs expressions employées par Nostradamus, telles que :

s'appliqueraient toutes, selon Legrand, au général de Gaulle. Il écrivait : il serait difficile de décrire avec autant de précision un autre dirigeant contemporain, tant les qualificatifs choisis par Nostradamus correspondent à l'image d'un président vaillant, récemment investi d'une nouvelle Constitution et soucieux de la légalité républicaine. Legrand voit dans ces passages une illustration du respect scrupuleux pour l'autorité légale et le cadre institutionnel, typique du chef d'État français de cette époque.

Pour autant, nous pouvons nous montrer plus prudents et moins catégoriques. Ces qualificatifs pourraient tout aussi bien s'appliquer à d'autres éminents hommes d'État français, et à différentes époques. Toutefois, un quatrain en particulier semble pointer avec singularité vers le général :

   «La grande perche à viendra plaindre, pleurer
   D'avoir elu, trompés seront en l'âge
   Guerre avec eux ne voudra demeurer
   Decu sera par ceux de son langage.
» (VII, XXXV)

Le texte est frappant par sa clarté étonnante. Il semblerait s'appliquer à la spectaculaire retraite du général de Gaulle en 1947, lorsqu'il se retira fièrement dans sa propriété de Colombey-les-Deux-Églises, déçu par l'évolution politique de la France. Le quatrain semble ainsi décrire à la fois sa solitude, ses déceptions et le poids de ses responsabilités après avoir exercé le pouvoir.

Enfin, et cela reste un thème central de Nostradamus, il évoque un futur "Grand Monarque", restaurateur de la puissance française traditionnelle, un personnage légendaire et visionnaire qui accomplirait une ouvre grandiose et prestigieuse. Il est naturel que les interprètes aient laissé leurs propres convictions personnelles guider leur lecture : certains royalistes espéraient y voir un retour sur le trône du légitime héritier dynastique. Nostradamus, semble-t-il, a tenté parmi ses lecteurs et interprètes de stimuler cet espoir chez les royalistes fervents, qui espéraient voir se réaliser leur rêve le plus cher de restauration et de gloire pour la France.

Malheureusement, cette période tant attendue du Grand Monarque, si ardemment espérée par les lecteurs et les commentateurs des Centuries, qui devait coïncider avec un renouveau et un regain de l'hégémonie française sur le continent européen - Nostradamus évoquant à cet égard ce qu'il nomme «le dernier chant du coq» -, serait suivie, selon le prophète, par l'avènement final de l'Antéchrist, accompagné de l'Apocalypse elle-même, marquant un temps de chaos et de désolation universelle. Il est difficile de ne pas ressentir une certaine inquiétude face à cette perspective, tant l'image peinte par Nostradamus est sombre et terrifiante, illustrant un avenir où les forces du mal semblent dominer l'histoire humaine.

Il est naturel, pour tout lecteur, de souhaiter ardemment que Nostradamus se soit trompé, ou qu'au moins cette prédiction ne se réalise pas. L'espoir persiste que le déchaînement d'horreurs qu'il décrit ne devienne pas une fatalité inévitable. Le prophète semble suggérer que le foyer initial d'une future guerre mondiale serait situé au Moyen-Orient, et que ce conflit pourrait être déclenché par les actions d'une poignée de fanatiques extrémistes, dont les décisions ou les excès provoqueraient des bouleversements d'ampleur internationale. À ce propos, il écrit :

   «La grande bande et secte crucigère
   Se dressera en Mésopotamie,
   Du proche fleuve compagnie l'âgre
   Que telle loi tiendra pour ennemie.
» (III, LXI)

Les derniers vers du quatrain semblent indiquer un point précis de tension, par exemple un incident grave à la frontière aux confins de l'État d'Israël, où se confrontent quotidiennement les patrouilles des deux côtés, Israël et ses voisins arabes réputés intraitables. Cette lecture suggère que Nostradamus percevait déjà les conflits religieux et territoriaux comme des foyers potentiels de guerres d'une ampleur considérable.

Le prophète semble également annoncer la chute d'un "grand mur", que certains interprètes identifient au mur de Berlin, ainsi que la mort violente d'un personnage illustre qui précéderait le déclenchement du conflit mondial :

   «Avant conflit le grand mur tombera,
   Le grand à mort, mort trop subite et plainte
   Nay mi-parfait; la plupart nagera
   Auprès du fleuve de sang la terre tainte.
» (II, LVII)

Cette vision, sans nul doute inquiétante, décrit l'avènement de catastrophes humaines et politiques, avec des morts violentes et des désastres de grande envergure, plongeant l'humanité dans un chaos presque total.

Nostradamus ne s'arrête pas là. Il prévoit un tableau d'horreurs universelles, dans lequel les épidémies, la famine, le feu et la violence se combinent pour produire un spectacle apocalyptique :

   «Après grand trouble humain plus grand s'apprête;
   Le grand moteur les siècles renouvelle:
   Pluie, sang, lait, famine, feu et peste,
   Au ciel vu feu courant, longue étincelle.
» (II, XLVI)

Dans ce tableau, banal au regard de la littérature apocalyptique classique, le dernier vers introduit cependant une notation extraordinaire, évoquant une arme terrifiante que les savants du XVIe siècle ne pouvaient envisager. Le prophète parle en effet d'un «feu courant, longue étincelle», qui pourrait bien être une allusion précoce aux armes modernes basées sur la technologie laser, capables de porter la destruction à grande distance avec précision et rapidité. Ce concept apparaît également dans un autre vers :

   «Le dard du ciel fera son estendue. (II, LXX)

Mais Nostradamus ne se limite pas aux armes à distance. Un autre quatrain semble décrire un engin mobile, capable de se déplacer sur terre et sur l'eau :

   «Quand le poisson terrestre et aquatique
   Par force vague au gravier sera mis,
   Sa forme est étrange, suave et horrifique,
   Par mer aux murs bien tost les ennemis.
» (I, XXIX)

Sous toutes réserves, il est possible d'interpréter ce passage comme la description d'un engin propulsé par coussin d'air, ce qui rappelle les véhicules modernes, terrestres ou aquatiques, tels que l'hovercraft, capables de se mouvoir légèrement au-dessus de la surface solide ou liquide.

Enfin, Nostradamus évoque explicitement des armes modernes, telles que le sous-marin, dont il avait clairement pressenti l'apparition :

   «La nef étrange par le tourment marin,
   Abordera près de port incogneu;
   Nonobstant signes de rameau palmerin,
   Après mort pille bon advis tard venu.
» (I, XXX)

Ainsi, même si les mots employés relèvent du lexique du XVIe siècle, leur sens préfigure avec étonnante justesse des inventions militaires du futur, démontrant que le prophète avait une vision extrêmement perspicace des développements technologiques qui interviendraient des siècles plus tard.

Ce quatrain particulier devrait également faire l'objet d'un décryptage attentif, détaillé et précis, afin de comprendre pleinement le sens que Nostradamus y avait placé : quelle mission secrète, mystérieuse et codée, accomplie par des agents spécialement envoyés et débarqués en sous-marin, le prophète avait-il réellement en tête ? Il s'agit là d'une question qui mérite toute notre attention, car elle pourrait bien révéler des intentions ou des événements qui dépassent l'entendement ordinaire. Quant à l'émergence et à la découverte des armes nucléaires, il suffit de se reporter au quatrain LXXII de la quatrième Centurie pour constater à quel point Nostradamus semble avoir anticipé l'histoire : que lit-on exactement ? On y trouve clairement ce nom : Les Artomiques, écrit en toutes lettres, ce qui laisse penser qu'il faisait allusion aux armes atomiques modernes, ce qui est tout simplement stupéfiant. Après une telle lecture, il est désormais impossible de continuer à parler de simples «coïncidences» ; la précision du texte ne laisse aucune place au doute ou au hasard.

Il apparaît également que Nostradamus n'a pas été le seul visionnaire à anticiper les inventions modernes, et que ses prédictions s'inscrivent dans une logique globale où certaines technologies terrifiantes étaient déjà pressenties. À ce propos, sur une pierre tombale datant du XVe siècle, située dans le cimetière de Kirby en Angleterre, on peut lire une prophétie d'une exactitude hallucinante, décrivant avec une netteté étonnante des phénomènes qui évoquent des moyens de transport et des forces qui n'existaient pas encore à l'époque :

   «Quand les images sembleront vivantes avec des mouvements libres,
   Quand les bateaux, comme des poissons, vogueront sur la mer,
   Quand les hommes, plus rapides que les oiseaux, fendront le ciel,
   Alors la motié du monde sera profondément plongée dans le sang.
»

Selon l'interprétation de Nostradamus, l'année 1999 aurait représenté le point culminant de ce déchaînement apocalyptique, un moment où le chaos et la peur seraient à leur apogée :

   «L'an mil neuf cens nonante sept mois,
   Du ciel viendra le Grand Roy d'Effrayeur...
» (X, LXXII)

Cette prédiction laisse entendre que la fin du monde et des catastrophes universelles se produiraient en stricte conformité avec la cyclologie traditionnelle, suivant les cycles calendaires et astronomiques que Nostradamus connaissait :

   «Vingt ans de regne de la lune passes,
   Sept mil ans autre tiendra sa monarchie,
   Quand le soleil tiendra ses jours lassés,
   Lors accomplir et mine ma prophetie.
(I, XLVIII)

Il n'est sans doute pas inutile, même si cela exige de tenter des analogies audacieuses, de nous exercer nous-mêmes à un déchiffrement précis de certains quatrains nostradamiques. Ces textes demeuraient inintelligibles et obscurs avant que la succession des événements historiques et l'apparition des acteurs du grand drame mondial ne permette de les relier à la réalité contemporaine.

Il est particulièrement frappant de constater combien les problèmes actuels, de plus en plus explosifs, du Moyen-Orient et du Proche-Orient, sont récurrents dans de nombreux passages des Centuries. Il suffit d'ouvrir un journal ou de suivre l'actualité pour obtenir, hélas, une confirmation immédiate et inquiétante des craintes de Nostradamus, qui semblait avoir pressenti avec une précision alarmante l'instabilité permanente de cette région.

Le prophète provençal semble avoir tout prévu, y compris le soutien apporté à la cause arabe par les communistes slaves, comme l'indique clairement le quatrain :

   «Seront Arabes aux Polons ralliez.» (V, LXXIII)

Il est important de préciser ici que «Polons» fait référence aux Polonais. N'oublions pas qu'à l'époque de Nostradamus, la Russie proprement dite, appelée Moscovie, n'avait pas encore de rôle international significatif : la grande puissance slave d'Europe orientale était alors la Pologne. Celle-ci constituait d'ailleurs l'un des principaux adversaires de la Turquie. Il est donc compréhensible que Nostradamus ait été frappé par ce retournement paradoxal : voir la haine héréditaire et historique entre Musulmans et Slaves se transformer en alliances inattendues ou en événements surprenants.

En somme, ce quatrain, comme beaucoup d'autres, illustre avec force et précision l'acuité visionnaire de Nostradamus, semblant avoir anticipé non seulement les conflits et les guerres mais également les interactions géopolitiques complexes, les alliances surprenantes et les bouleversements historiques dont nous voyons encore aujourd'hui les échos.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, certains commentateurs estiment que Nostradamus aurait décrit, de manière voilée, la naissance de l'État d'Israël en 1948. Cette interprétation repose sur un quatrain souvent cité, dans lequel le prophète évoque l'occupation d'une «terre neuve» et une réorganisation politique et religieuse du Proche-Orient. Pour les exégètes modernes, ces vers semblent faire écho à la création d'un État juif sur une terre historiquement disputée, au coeur d'une région déjà instable et stratégique. Cette lecture repose moins sur une prédiction datée que sur une analogie symbolique entre les mots du XVIe siècle et les événements contemporains.

   «Nouvelle loy terre neuve occuper,
   Vers la Syrie, Iudee et Palestine
» (III, XCVII).

L'expression «nouvelle loy» est ici interprétée par certains comme une allusion indirecte au sionisme, mouvement politique moderne visant à l'établissement d'un foyer national juif. Cette idéologie, bien sûr inconnue à l'époque de Nostradamus, est vue comme une « loi nouvelle » dans le sens d'un projet inédit, profondément ancré dans une tradition religieuse ancienne mais exprimé sous une forme moderne. La référence simultanée à la Syrie, à la Judée et à la Palestine renforce l'idée d'un espace géographique précis, correspondant au Proche-Orient contemporain et à ses tensions persistantes.

Nostradamus semble également avoir été marqué, selon ses interprètes, par le phénomène de la décolonisation occidentale dans le monde arabe. Un quatrain célèbre est souvent lu comme une évocation anticipée de la guerre d'Algérie et de ses conséquences. La France, contrainte d'accorder l'indépendance à l'Algérie, voit alors un afflux massif de rapatriés, les «Pieds-Noirs», notamment dans le port de Marseille. Cette lecture repose sur des images de discorde, de sang versé et de passages maritimes chargés d'exil et de déracinement.

   «Par la discorde negligence gauloise
   Sera passage à Mohommet ouvert :
   De sang trempé la terre et mer genoise,
   Le port phocen de voiles et nefs couvert
» (I, XVIII).

Concernant le Moyen-Orient, Nostradamus est souvent présenté comme ayant perçu cette région comme un foyer majeur de tensions futures, susceptible de devenir le déclencheur d'un conflit de grande ampleur. Les quatrains évoquent des mouvements de peuples, des affrontements religieux et une instabilité chronique. Pour les commentateurs modernes, ces vers semblent annoncer les crises répétées qui ont marqué cette région depuis le XXe siècle, avec une intensité croissante et des répercussions mondiales.

   «Beaucoup avant telles menees,
   Ceux d'Orient par la vertu lunaire :
   L'an mil sept cens feront grand emmenees
   Subiuguant presque le cinq Aquilunaire
» (I, XLIX).

Il est fréquemment avancé que l'expression «l'an mil sept cens» ne renvoie pas littéralement à l'année 1700, laquelle correspond historiquement à un recul de la puissance musulmane en Méditerranée orientale. Certains y voient plutôt une transposition symbolique désignant les années 1970 du XXe siècle, période marquée par de profonds bouleversements géopolitiques au Moyen-Orient, notamment en lien avec les conflits israélo-arabes et les chocs pétroliers.

Un autre quatrain renforce cette vision d'un Proche-Orient présenté comme une région dangereusement instable, où se combinent guerres, famines, épidémies et conflits religieux. Nostradamus y accumule les images de sang, de confusion et de désordre cosmique, comme si les éléments eux-mêmes participaient au chaos humain.

   «Soubs l'opposite climat Babylonique,
   Grande sera de sang effusion
   Que terre et mer, air, ciel sera inique,
   Secte, faim, règnes, pestes, confusion
» (I, LV).

Enfin, Nostradamus, en homme profondément marqué par le catholicisme de son époque, aurait été frappé par ce qu'il percevait comme un recul de la chrétienté face à l'expansion de l'islam. Les références récurrentes à la Croix repoussée par le Croissant traduisent cette inquiétude spirituelle et politique. Les Centuries mentionnent à plusieurs reprises l'émergence d'un chef arabe puissant, capable d'unifier le monde musulman et de remporter d'importants succès.

   «De la Felice Arabie Centrale,
   Naistra puissant de loy Mahometique
(V, LV).

La «Felice Arabie», ou Arabie heureuse, correspond traditionnellement au Yémen. L'identité exacte de ce futur dirigeant demeure énigmatique, mais l'idée d'un leader charismatique, marchant «bien avant» les autres, revient régulièrement dans les quatrains. Cette figure, réelle ou symbolique, incarne pour beaucoup l'une des grandes interrogations laissées ouvertes par les prophéties nostradamiques.

   «Le Grand Arabe marchera bien avant (V, XLVII).

Mais Nostradamus n'aurait pas seulement entrevu les bouleversements du Proche-Orient ou de l'Occident. Selon certains commentateurs, il aurait également perçu le rôle mondial de plus en plus déterminant que jouerait la Chine communiste sur la scène internationale. Ce n'est qu'avec le recul historique du XXe siècle que l'on pourrait, toujours selon ces interprètes, identifier avec une relative clarté le personnage mystérieux désigné dans les Centuries sous le nom étrange de Grand Chyren. Nostradamus le nomme aussi le Grand d'Asie ou encore l'Oriental, des appellations qui renforcent l'idée d'un chef issu de l'Extrême-Orient et appelé à exercer une influence considérable.

Pour ces exégètes, ce Grand Chyren ne serait autre que Mao Tsé-toung, fondateur de la Chine communiste moderne. Cette identification repose sur plusieurs quatrains des Centuries, qui décrivent un dirigeant asiatique conquérant, craint, admiré et exerçant son pouvoir bien au-delà de ses frontières. Les images employées par Nostradamus, bien que symboliques et obscures, sont interprétées comme annonçant l'expansion idéologique et politique du communisme chinois.

   «L'Oriental sortira de son siège,
   Passer les monts Apennins voir la Gaule :
   Transpercera le ciel, les eaux et neige,
   Et un chacun frappera de sa gaule
» (II, XXIX)

Ce quatrain est souvent lu comme l'évocation d'une influence asiatique franchissant les frontières naturelles et culturelles de l'Europe. Les références aux montagnes, aux mers et aux cieux sont comprises comme des images de dépassement des obstacles géographiques, tandis que la « Gaule » symboliserait l'Occident dans son ensemble. L'idée centrale serait celle d'une idéologie venue d'Orient, capable d'atteindre les peuples occidentaux.

   «Ce grand d'Asie terre et mer à grand troupe,
   Que bleus, pers, croix, à mort de chasser
» (VI, LXXX)

Dans ce second passage, les commentateurs voient une description d'un affrontement idéologique global. Les couleurs et symboles - le bleu, le perse, la croix - sont interprétés comme représentant diverses civilisations, religions ou puissances politiques, menacées ou combattues par ce grand chef asiatique. L'image suggère une confrontation mondiale, dépassant le cadre régional.

   «Au chef du monde le grand chyren sera,
   Plus outre après aimé, craint, redouté,
   Son bruit et lors les cieux surpassera,
   Et du seul titre victor fort contenté
» (VI, LXX)

Ce quatrain renforce l'idée d'un dirigeant devenu central sur la scène internationale, à la fois admiré et redouté. La renommée du Grand Chyren est décrite comme immense, presque cosmique, dépassant symboliquement les cieux. Pour les exégètes, cette description correspondrait bien à l'aura politique et idéologique de Mao au sommet de son pouvoir.

Cependant, Nostradamus aurait également entrevu la réaction du camp opposé. Il semble percevoir la tentative persistante des États-Unis de rassembler, depuis des décennies, toutes les forces possibles - même très différentes ou idéologiquement opposées - afin de faire front contre le communisme. Cette idée d'alliance de circonstances, fondée sur un ennemi commun, est résumée par un vers souvent cité.

   «Contre les rouges sectes se banderont» (IX, LI)

Ce passage est interprété comme la formation de blocs politiques et militaires hétérogènes, unis non par des valeurs communes, mais par leur opposition au communisme, notamment durant la Guerre froide. Il s'agirait d'une vision synthétique des alliances occidentales face au bloc soviétique et chinois.

Revenons enfin au thème récurrent du Grand Monarque, figure énigmatique des Centuries. Sur son identité, les commentateurs préfèrent souvent rester prudents et éviter de nouvelles conjectures. Ce qui ressort toutefois clairement, c'est que Nostradamus semble considérer son triomphe comme provisoire. L'avènement de ce Monarque serait suivi, non par une paix durable, mais par une série de catastrophes majeures affectant l'humanité.

   «Par l'univers sera faict un Monarque,
   Qu'en paix et vie ne sera longuement :
   Lors se perdra la piscature barque,
   Sera regie en plus grand détriment
» (I, IV)

Ce quatrain suggère que l'unification du monde sous une seule autorité ne conduirait pas à une stabilité durable. Au contraire, l'ordre établi serait rapidement suivi de désastres, symbolisés par la perte de la « barque » et par un gouvernement menant à un plus grand mal encore.

Il convient également de signaler un autre quatrain dans lequel Nostradamus semblerait décrire l'assassinat d'un personnage majeur, événement déclencheur d'un conflit mondial d'une ampleur inédite. Cette vision est souvent rapprochée, par analogie, de l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, acte qui donna le signal du premier conflit mondial. Toutefois, cette interprétation reste ouverte et sujette à débat.

Quoi qu'il en soit, il faudrait de longs développements supplémentaires pour revenir en détail sur ce que beaucoup considèrent comme la précision troublante avec laquelle Nostradamus aurait décrit certains événements contemporains. Il aurait notamment perçu la manière dont le bolchevisme réaliserait l'union de tous les peuples de l'ancien Empire des tsars, réunissant sous une même idéologie des territoires immenses et diversifiés.

   «Quant aux du pôle artiq unis ensemble» (VI, XXI)

Bien que la Russie et la Sibérie soient géographiquement éloignées du pôle Nord, le Cercle polaire arctique traverse effectivement ces régions. Pour les commentateurs, cette image symbolique renforce l'idée d'une union territoriale et politique s'étendant jusqu'aux confins du monde connu, conformément à la vision globale que Nostradamus aurait eue des grands empires modernes.

Nostradamus aurait également entrevu l'avènement du nazisme en Allemagne, ainsi que les racines idéologiques particulièrement troublantes et païennes de ce mouvement. Selon certains commentateurs, il ne s'agirait pas seulement d'une dictature politique, mais d'un ensemble de croyances, de sectes et de références symboliques cherchant à renouer avec un passé préchrétien idéalisé. Cette dimension pseudo-religieuse du nazisme aurait profondément marqué le prophète provençal, qui y aurait vu un signe de dérive spirituelle et morale.

   «En Germanie naistront diverses sectes,
   S'approchant fort de l'heureux paganisme
» (III, LXXVI).

Ce quatrain est souvent interprété comme l'annonce d'un retour à des cultes anciens, déguisés sous une idéologie moderne. L'expression «heureux paganisme» est généralement comprise de manière ironique ou critique, suggérant une illusion dangereuse plutôt qu'un véritable âge d'or spirituel. Pour les exégètes, ce passage correspondrait à la récupération de mythes germaniques par l'idéologie nazie.

Nostradamus aurait également perçu l'occupation militaire de la France par des armées étrangères durant la Seconde Guerre mondiale. L'image employée est brève mais puissante, évoquant une domination imposée par des forces venues d'ailleurs, parlant des langues étrangères et imposant leur autorité sur le territoire français. Cette vision correspondrait à la période sombre de l'Occupation.

   «Par langues estranges seront tendues tentes» (I, XX).

Cette formule symbolique suggère l'installation durable d'armées ennemies sur le sol national. Les «tentes» évoquent les camps militaires, tandis que les «langues étrangères» renforcent l'idée d'une perte de souveraineté et d'une humiliation collective subie par la population.

Nostradamus aurait également entrevu l'alliance des «trois grands», c'est-à-dire la coalition formée par la Grande-Bretagne, les États-Unis et l'U.R.S.S., incarnée respectivement par Churchill, Roosevelt et Staline. Bien que cette alliance ait conduit à la défaite du nazisme, elle aurait laissé derrière elle de profondes tensions, des déséquilibres géopolitiques et de nombreuses crises non résolues.

   «Victoire incertaine trois grands couronneront» (I, XXXI).

Ce quatrain est interprété comme une victoire ambiguë, certes décisive sur le plan militaire, mais lourde de conséquences à long terme. La notion de «victoire incertaine» suggère que le triomphe ne débouche pas sur une paix véritable, mais sur un monde instable, marqué par la Guerre froide et de nouveaux antagonismes.

Tournons-nous à présent vers l'avenir tel que Nostradamus semble l'avoir entrevu. Le prophète annoncerait, hélas, la future destruction de Paris, décrite avec une violence extrême. La capitale française y apparaît comme entièrement anéantie, vidée de ses habitants, frappée indistinctement dans ses structures, ses symboles religieux et sa population.

   «La grand' cité sera bien desolée,
   Des habitants un seul n'y demourra :
   Mur, sexe, temple, et vierge violée,
   Par fer, feu, peste, canon, peuple mourra
» (III, LXXXIV).

Ce passage décrit une catastrophe totale, mêlant destruction matérielle, violences humaines, maladies et guerre. L'accumulation des fléaux - fer, feu, peste, canon - donne l'image d'un anéantissement sans précédent, où aucune protection, morale ou religieuse, ne semble subsister.

Rome, quant à elle, ne semble pas davantage promise à un sort enviable. Nostradamus évoque la ruine imminente de la Ville éternelle, pourtant symbole millénaire de stabilité et de pouvoir spirituel. La chute de Rome prend ici une valeur hautement symbolique.

   «O vaste Rome ta ruyne s'approche» (X, LXV).

Cette annonce est renforcée par un autre quatrain décrivant des catastrophes successives - guerre, famine, inondations - frappant les fondements mêmes de la civilisation antique et chrétienne.

   «La grand montagne ronde de sept stades,
   Après paix, guerre, faim, inondation,
   Roulera loin abismant grands centrade,
   Mesmes antiques, et grand fondation
» (I, LXIX).

L'image de la «grande montagne ronde» est souvent associée à Rome elle-même, bâtie sur sept collines. Sa chute symboliserait l'effondrement de l'ordre ancien, y compris de ses institutions les plus sacrées.

Nostradamus va encore plus loin en décrivant le sort tragique d'un pape et, à travers lui, celui de l'Église romaine. Le quatrain semble annoncer la mort violente du souverain pontife dans une ville arrosée par deux fleuves, détail géographique précis qui intrigue depuis longtemps les commentateurs.

   «Romain pontife, garde de t'approcher
   De la cité que deux fleuves arrouse,
   Ton sang viendra auprès de là cracher,
   Toy et les tiens quand fleurira la rose
» (II, XCVII).

Si ce quatrain devait être interprété littéralement, il annoncerait l'assassinat du pape dans une ville identifiable par ses deux fleuves. Déterminer cette cité permettrait, selon certains, aux autorités pontificales de prévenir ou de conjurer un tel destin. Toutefois, la part symbolique de cette prophétie reste largement débattue.

Souhaitons, en définitive, que les prophéties les plus sombres de Nostradamus puissent être mises en échec. Peut-être a-t-il simplement vu les conséquences inévitables des erreurs humaines, accumulées au fil des siècles, mais qui pourraient encore être évitées si l'humanité prenait pleinement conscience de ses dérives. Cette interprétation laisse une place à l'espoir et à la responsabilité collective.

Car Nostradamus laisse entendre qu'au terme des catastrophes finales, seuls survivraient un nombre infime d'êtres humains, à peine le quart d'un million, rescapés d'un monde dévasté.

   «Peuple infiny par la mer passera,
   Sans eschapper un quart d'un million
» (II, XCIV).

Cette vision apocalyptique conclut l'ensemble sur une note tragique, rappelant la fragilité extrême de la civilisation humaine face à ses propres excès.

Rien ne semblerait manquer au tableau apocalyptique dressé par Nostradamus. Tous les grands fléaux traditionnels de la fin des temps s'y trouvent réunis : guerres incessantes, tremblements de terre dévastateurs, déluges d'une ampleur terrifiante, mais aussi sécheresses prolongées tout aussi catastrophiques, sans oublier les famines généralisées. Le prophète paraît décrire un monde entré dans une phase de déséquilibre profond, où la nature et l'humanité se conjuguent dans la destruction.

   «Les fleurs passez diminue le monde,
   De nouveau les guerres suscitées
» (I, LXIII).

Dans ce quatrain, la disparition des «fleurs» est souvent comprise comme un symbole du déclin de la prospérité, de la beauté et de l'harmonie du monde. La nature elle-même semble s'appauvrir, tandis que les conflits renaissent, comme si l'humanité, incapable de tirer les leçons du passé, se condamnait à répéter indéfiniment les mêmes violences.

La famine occupe également une place centrale dans ces visions. Nostradamus la décrit comme progressive, cyclique, mais destinée à devenir universelle. Elle toucherait indistinctement toutes les populations, frappant aussi bien les adultes que les enfants, et s'attaquant jusqu'aux racines mêmes de la subsistance.

   «La grand famine, que ie sens approcher,
   Souvent tourner, puis estre universelle,
   Si grande et longue qu'on viendra arracher
   Du bois racine, et l'enfant de mammelle
» (I, LXVII).

Cette image extrême évoque une humanité poussée à ses dernières limites, contrainte d'arracher les racines des arbres pour survivre, et même de sevrer prématurément les enfants, symbole d'un effondrement total des structures sociales et familiales. La famine n'est plus ici un simple accident, mais une épreuve durable et planétaire.

À ces catastrophes s'ajouterait un dérèglement climatique d'une ampleur exceptionnelle. Nostradamus évoque une alternance radicale entre sécheresse et pluies continues, chacune durant quarante années entières. Cette succession de cycles extrêmes souligne l'idée d'un monde soumis à des lois naturelles devenues hostiles.

   «Par quarante ans l'Iris n'apparoistra,
   Par quarante ans tous les jours sera veu :
   La terre aride en siccité croistra,
   Et grands déluges quand sera apperceu
» (I, XVII).

L'absence puis la réapparition de l'«Iris», c'est-à-dire de l'arc-en-ciel, symbolisent ces périodes contrastées. Quarante ans de sécheresse extrême rendraient la terre stérile, tandis que quarante années de pluies ininterrompues provoqueraient des inondations gigantesques, achevant de ruiner les terres et les civilisations.

L'arc-en-ciel, chez Nostradamus, ne se limite toutefois pas à un simple phénomène météorologique. Il semble faire partie d'un ensemble plus vaste de signes célestes auxquels le prophète accorde une importance considérable. En véritable homme de la Renaissance, il interprète le ciel comme un théâtre symbolique où se livrent des combats, apparaissent des prodiges et se manifestent des avertissements divins.

   «Au mois troisième se levant le Soleil,
   Sanglier, Liepard, au champ Mars pour combattre,
   Liepard lassé au ciel estend son oeil,
   Un aigle autour du soleil voit s'esbattre
(I, XXIII).

Ce quatrain illustre parfaitement cette vision symbolique. Les animaux - sanglier, léopard, aigle - sont généralement interprétés comme des allégories de puissances, de peuples ou de forces en conflit. Le ciel devient ainsi le miroir des luttes terrestres, annonçant ou accompagnant les bouleversements à venir.

Cette symbolique céleste est renforcée par d'autres passages où Nostradamus évoque explicitement des bruits, des chants et des batailles semblant se dérouler dans le ciel lui-même, comme si les hommes pouvaient assister à des combats surnaturels au-dessus de leurs têtes.

   «Bruit, chant, bataille au ciel battre apperceu» (I, LXIV).

Enfin, Nostradamus semble accorder une importance particulière à la réapparition, vers la fin du XXe siècle, d'un phénomène astronomique bien connu : ce que nous appelons aujourd'hui la comète de Halley. Cette « étoile chevelue » apparaît dans ses écrits comme un signe majeur, porteur de bouleversements.

   «Apparoistra vers le septentrion,
   Non loing de Cancer, l'estoille chevelue
» (VI, VI).

La comète, traditionnellement associée aux grands changements, aux chutes de royaumes et aux catastrophes, viendrait ainsi sceller l'ensemble de ces signes. Elle renforcerait l'idée que les événements décrits par Nostradamus s'inscrivent dans une vaste logique cosmique, où le ciel et la terre participent conjointement à l'accomplissement des prophéties.

Que peut-on conclure, au terme de cette réflexion ? Nostradamus a-t-il réellement vu, au sens le plus fort du terme, l'intégralité du déroulement des temps à venir, comme si l'Histoire obéissait à un véritable mécanisme d'horlogerie, rigoureux, précis et implacable ? À première vue, et malgré le vertige intellectuel que cela provoque, tout semble indiquer que tel pourrait bien être le cas. En effet, les événements paraissent décrits à l'avance dans leurs moindres détails, avec une minutie troublante, même si - et c'est peut-être là une forme de protection providentielle - nous demeurons incapables de les identifier clairement avant qu'ils ne se soient effectivement réalisés dans la réalité historique.

Lorsque l'on considère certains événements précis, notamment ceux se rapportant à la Ve République française, le prophète semble même avoir anticipé, de façon étonnamment directe, des faits concrets. On peut ainsi penser aux tentatives de l'O.A.S., ainsi qu'aux mesures exceptionnelles, sévères et parfois impitoyables, mises en ouvre pour les réprimer. Les vers suivants semblent en fournir une illustration saisissante :

   «Les ennemis secrets seront emprisonnés :
   Les rois et magistrats y tiendront la main seure
» (Présages, 138, I, II).

Cependant, il est légitime de se demander si Nostradamus n'a pas volontairement rédigé certains passages de manière polyvalente, c'est-à-dire susceptibles de s'appliquer à plusieurs événements analogues survenant à différentes époques. Les deux vers cités pourraient ainsi, par exemple, tout aussi bien correspondre à une autre tentative de subversion du régime politique français, celle de la Cagoule, survenue avant la Seconde Guerre mondiale. Cette ambiguïté calculée renforcerait alors la portée intemporelle de ses écrits.

Faut-il dès lors imaginer que nous verrons l'Histoire se dérouler sous nos yeux comme un film, suivant un scénario fixé à l'avance et avançant à un rythme inexorable ? Verrons-nous apparaître, sur la scène du monde, ce personnage barbu que Nostradamus désigne sous le nom d'Aenobarbus - littéralement «Barbe d'airain» en latin ? Une telle hypothèse ne peut être exclue, mais il serait sans doute imprudent de vouloir se montrer trop affirmatif ou excessivement précis dans l'identification de ces figures.

L'expérience invite à la prudence. Les mésaventures cuisantes subies par certaines interprétations nostradamiques, trop sûres d'elles-mêmes et trop catégoriques dans leur lecture des événements à venir, devraient nous servir de leçon. Elles rappellent que, face à des textes volontairement obscurs et symboliques, la certitude excessive peut se révéler plus trompeuse encore que l'ignorance prudente.



Dernière mise à jour : Vendredi, le 30 Mai 2025